
Quelques produits suffisent pour nettoyer, détacher, désinfecter, déboucher, dégraisser, pour faire briller ou supprimer le calcaire. Le vinaigre blanc, le bicarbonate, les cristaux de soude, le savon noir ou celui de Marseille, la terre de Sommières, l’eau de Javel ou encore les acides chlorhydrique et citrique suffisent, en effet, pour mener à bien toutes ces opérations. Inutile, pour ce faire, d’utiliser des produits souvent peu efficaces fabriqués par quelques multinationales anglo-saxonnes ou allemandes. Parmi ces produits, plusieurs revêtent une importance particulière dans l’Hexagone, car ils y sont nés. C’est le cas du savon de Marseille, de la terre de Sommières, du bicarbonate de sodium – avec le procédé Leblanc – ou encore de l’eau de javel. Aussi l’annonce de la prochaine fermeture de la dernière usine de fabrication de Javel La Croix est-elle symbolique.
L’eau de javel, une invention française
Un peu d’histoire… C’est Claude-Louis Berthollet qui a mis au point ce qu’on appelle depuis de l’eau de Javel. Si elle porte ce nom, c’est parce que le premier site de production de cette eau particulière était implanté à Javel, un petit village près de Paris, dès 1777, village absorbé depuis par Paris. C’est également dans ce coin du 15e arrondissement de la capitale qu’est née la marque La Croix, après qu’Étienne Foucher y a implanté une usine de production d’eau de Javel, un siècle plus tard, rue de la Croix-Nivert.

Cette entreprise prend une nouvelle dimension quelques années plus tard, lorsque M. Foucher s’associe avec M. Cotelle, un autre industriel, dont le site de fabrication de produits chimiques est installé dans le même quartier. Cette association se révèle fructueuse et les deux hommes multiplient les implantations dans l’Hexagone, notamment à Nantes, en 1933 ou à Rilleux-la-Pape, près de Lyon, une quinzaine d’années plus tôt. C’est ce dernier site de production, l’usine Cotelle, que Colgate-Palmolive s’apprête à fermer l’été prochain. Avec cette décision, ce n’est pas seulement une usine centenaire qui ferme ses portes, c’est aussi une page d’histoire qui se tourne, un élément du patrimoine scientifique et industriel tricolore qui disparaît.
Que se passera-t-il en cas de nouvelle épidémie ?
En outre, l’eau de Javel est un produit bon marché, dont la redoutable efficacité n’est plus à démontrer. Une efficacité qui s’est une nouvelle fois illustrée lors de la crise du Covid, alors que les besoins de désinfectants explosaient. Les fabricants ont dû augmenter fortement leur production pour répondre à la demande. Gageons que les actionnaires de Colgate-Palmolive s’en sont alors certainement réjouis. Quelques années plus tard, la demande a, logiquement, diminué. Pour le conglomérat américain, la vieille usine française n’est plus rentable et il est grand temps de s’en débarrasser. Que se passera-t-il si une nouvelle épidémie, quelle qu’elle soit, se déclenche demain, en France et dans le monde ? L’Hexagone connaîtra-t-il alors, pour l’eau de Javel, les problèmes d’approvisionnement qu’il a connus pour les masques ou qu’il connaît encore pour nombre de médicaments ? Certes, il existe d’autres petits fabricants français d’eau de Javel, mais disposeraient-ils des capacités industrielles suffisantes pour répondre aux besoins ?

Après la probable fermeture de l’usine de Rieux-la-Pape, c’est de la Javel La Croix importée qui sera vendue en France. Les consommateurs français feront bien de s’en souvenir et de préférer l’eau de Javel commercialisée par quelques petits fabricants tricolores, qui continuent de la produire dans l’Hexagone, là où elle est née il y a près de 250 ans.




