Upsa sera le premier laboratoire à intégrer du principe actif de paracétamol made in France dans ses cachets effervescents d’Efferalgan et dans ses gélules de Dafalgan, dès 2025. © Capture d’écran film Upsa

Il devrait y avoir deux usines de fabrication du principe actif du paracétamol, en France, à partir de 2025. La start-up Ipsophène met, en effet, les bouchées doubles pour que cette molécule puisse être 100% made in France dès l’année prochaine. Le premier laboratoire qui la commercialisera sera probablement Upsa, qui pour l’occasion est d’ailleurs entré au capital de la jeune pousse toulousaine. Un autre fabricant français, Seqens*, qui a repris certaines activités de feu Rhodia* et qui appartient aujourd’hui à un fonds d’investissement américain, devrait lui aussi produire prochainement ce principe actif et ainsi pouvoir fournir les différents laboratoires qui souhaiteraient commercialiser du paracétamol intégralement tricolore. Officiellement, ces deux usines françaises devraient être les premières en Europe, où la molécule n’est plus produite depuis 2009 ! Le dernier site de production français, qui était justement l’usine Rhodia à Roussillon, a quant à lui fermé ses portes l’année précédente, en 2008. Aujourd’hui, la substance active du paracétamol est à 80% importée de Chine, d’Inde, du Brésil ou encore des États-Unis – comme quoi l’Union européenne est allée encore plus loin que l’Oncle Sam en matière de délocalisation.

Le principe actif du paracétamol bientôt made in France

Dès 2025, le laboratoire Upsa – qui appartient désormais au Japonais Taisho Pharmaceuticals, depuis son rachat à l’Américain Bristol-Myers Squibb (BMS) – pourra donc commercialiser du paracétamol 100% made in France. Mieux : les cachets de Dafalgan et d’Efferalgan seront locaux, puisque le site de production d’Upsa se trouve à Agen, dans le Lot-et-Garonne, tandis que l’usine d’Ipsophène devrait être implantée juste à côté, en Haute-Garonne. Un nouveau venu, le laboratoire Benta Lyon, a quant à lui récemment obtenu de l’ASM – Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé – l’autorisation de commercialiser son propre paracétamol, en 500 Mg. Ce laboratoire, né du rachat de l’usine Famar de Saint-Genis-Laval par le Libanais Benta Pharma, importe le composant actif de son paracétamol des États-Unis, comme Upsa. Les responsables de Benta Lyon ont déjà annoncé qu’ils comptaient participer à la création d’une filière française du médicament, le made in France bénéficiant d’une excellente réputation au Moyen-Orient. Dès lors, la future production de Seqens, qui se fera dans l’Isère, c’est-à-dire à proximité de Lyon, semble tout indiquée.

C’est sur le site de Roussillon, dans l’Isère, que Seqens produira le principe actif de paracétamol, probablement en 2026. C’est sur ce même site, qui appartenait alors à feu Rhodia, qu’il a été produit pour la dernière fois, en 2008. © DR

Des grands labos français de moins en moins tricolores

Fabriqué à Lisieux depuis sa création, en 1964, le Doliprane de Sanofi est le médicament le plus vendu en France. Le géant fera-t-il lui aussi le choix du made in France ? Pas sûr, tant les grands laboratoires occidentaux, français en l’espèce, se désintéressent de plus en plus des produits qui rapportent peu, quand bien même ils seraient efficaces et utiles à la population. Ces médicaments, dont la formulation est tombée dans le domaine public, sont désormais des produits génériques qui peuvent être fabriqués par n’importe quel laboratoire. Résultat : les grands fabricants français ont externalisé leur fabrication, d’abord au sein de structures leur appartenant, puis en vendant ces mêmes structures. C’est ainsi que Sanofi s’est séparé en 2022 de ses principes actifs, que l’entreprise avait rassemblés au sein d’une nouvelle entité, baptisée EuroApi. Celle-ci fait depuis face à de nombreux déboires et s’apprête à se séparer de deux sites de production sur les sept – deux sont en France – qu’elle compte, probablement en Italie au Royaume-Uni. Soutenu par la BPI (Banque publique d’investissement), l’entreprise a, en revanche, augmenté sa production de vitamine B12 de son site d’Elbeuf, en Normandie, le seul qui en produise en Europe. En se séparant de cette entité, Sanofi a détruit ce qui avait été patiemment construit par le passé par l’Institut Pasteur, par Rhône-Poulenc* puis Aventis* ainsi que par Synthélabo, autant de noms et d’entreprises réunies au sein de Sanofi. Ce processus de fusions et de destructions n’est pas le premier cas de figure observé au sein des grands groupes nationaux.

Des grandes manœuvres parfois fatales

Des rapprochements successifs analogues avaient déjà été opérés, notamment dans le domaine de l’électricité et de l’électronique. Ainsi, la combinaison de la CGE (Compagnie générale d’électricité), de la CIT (Compagnie industrielle des téléphones) et d’Alcatel avait finalement abouti à la disparition pure et simple du groupe – baptisé Alcatel – en 2016, après sa fusion empoisonnée avec l’Américain Lucent. Une petite quinzaine d’années plus tôt, en 2003, le géant Péchiney avait connu le même sort. Un destin similaire se profile-t-il pour Sanofi, à force d’externalisations et de ventes de ce qui faisaient, hier encore, la force et la richesse de l’industrie pharmaceutique tricolore ? Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, l’autre grand laboratoire français, Servier, entend lui aussi participer à ce grand ménage.

L’ancien site de Famar Lyon appartient désormais au laboratoire libanais Benta Pharma. Il vient d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché du paracétamol Benta, qui pourrait lui aussi, demain, intégrer le composé actif made in France. © DR

L’entreprise a ainsi annoncé la mise en vente de sa filiale Biogaran, leader et seul acteur français des médicaments génériques. Ses principaux concurrents sur le marché national sont, en effet, l’Américain Viatris (détenu en majorité par Pfizer), le Suisse Sandoz (Novartis), l’Israélien Teva, le Tchèque Zentiva – propriété de Sanofi jusqu’en 2018 – ou encore les Franco-Indien Arrow (propriété d’Aurobindo Pharma) et Franco-Allemand EG Labo (qui fait partie du groupe Stada). Trois entreprises seraient sur les rangs pour racheter Biogaran : deux laboratoires indiens et le « petit » libanais Benta, évoqué précédemment.

Médicaments génériques : pas assez prestigieux, pas assez lucratifs

Les médicaments génériques sont, semble-t-il, trop simples, bas de gamme et, surtout, trop peu lucratifs pour intéresser les grands laboratoires français. Ce sont donc des entreprises étrangères, du Sud notamment, qui s’y intéressent, comme la Chine s’est intéressée, il y a quelques dizaines d’années, à la fabrication de produits que l’Amérique du Nord et l’Europe ne daignaient plus fabriquer sur leur propre territoire. Un choix judicieux, puisque la Chine est aujourd’hui, de très loin, la première puissance industrielle mondiale, pendant que l’Inde devenait le laboratoire pharmaceutique de la planète. Pendant que les politiques essaient, tant bien que mal, d’inverser la tendance et d’enclencher un semblant de réindustrialisation, illustrée en l’occurrence par le retour prochain du paracétamol dans l’Hexagone, les dirigeants des principaux laboratoires tricolores poursuivent quant à eux leur travail de sape et de destruction. Mais après tout, passer sous pavillon indien serait-il forcément une catastrophe pour les quelque 200 salariés français de Biogaran ? En effet, la moitié environ des médicaments commercialisés par la filiale de Servier sont déjà importés, l’entreprise s’appuyant sur des sous-traitants français pour l’autre moitié de ses produits.

Le célèbre Smecta, qui était fabriqué à Dreux depuis son élaboration par le laboratoire Beaufour-Ipsen, l’est désormais par Mayoly-Spindler. Ipsen a en effet revendu au petit laboratoire français la totalité se son activité « Santé familiale ». © DR

Des acteurs étrangers très actifs en France

A contrario, l’Américain Viatris – ex-Mylan – dispose de trois sites de production, de deux centres de recherche et emploie 1 600 personnes dans l’Hexagone. Mais que deviendraient les sous-traitants tricolores de Biogaran si le nouveau propriétaire décidait de délocaliser la production, dans son pays d’origine par exemple ? Le pire n’est jamais sûr puisque, aujourd’hui, ces sous-traitants travaillent aussi bien pour des donneurs d’ordres étrangers que français. L’Hexagone dispose de 271 sites de production de médicaments, qui appartiennent à Sanofi et à Servier, mais aussi à Viatris, au Britannique GSK, au Suisse Novartis, au libanais Benta ou encore aux sous-traitants suédois Recipharm** et français Delpharm, ce dernier disposant à lui seul de onze usines. D’autre part, de petits acteurs, comme le laboratoire Mayoly-Spindler, récupèrent certains produits et activités délaissés par de plus gros qu’eux. L’entreprise familiale française a ainsi repris l’activité « Santé familiale » du laboratoire Ipsen – qui s’appelait laboratoire Beaufour avant 2003. Grâce à cette opération, l’acquéreur a doublé de taille, le vendeur, le troisième laboratoire national – qui est aujourd’hui dirigé par le petit-fils et la petite-fille du fondateur –, s’allégeant quant à lui de trois de ses quatre usines françaises et, ce faisant, de 1 200 de ses 5 700 salariés. Ipsen se concentre désormais sur l’oncologie, les maladies rares ou encore la toxine botulique.

La santé familiale, sans intérêt pour les « gros »

Ces spécialités n’ont plus grand-chose à voir avec les spécialités d’origine du laboratoire Beaufour, que ce soit le citrate de bétaïne – fabriqué aujourd’hui par Upsa – ou encore le Smecta, produit à présent par Mayoly-Spindler. Contrairement à des concurrents américain, britannique, indien, japonais, libanais ou suédois, qui investissent dans des capacités de production en France, Ipsen s’en retire progressivement. Ce qui prouve, si besoin était, que passer sous pavillon étranger n’est par forcément une mauvaise opération. Car si le made in France est un obstacle à la rentabilité pour certains dirigeants français, c’est encore un gage de qualité pour beaucoup hors de nos frontières.

* Rhodia est né en 1999 de la scission des activités chimiques de Rhône-Poulenc, pendant que les activités pharmaceutiques de celui-ci étaient fusionnées avec celles du groupe allemand Hoechst. Rhône-Poulenc et Hoechst ont alors disparu – toujours en 1999 – et ont été remplacés par Aventis, puis par Sanofi-Aventis et enfin par Sanofi. Rhodia a finalement été « fondu » au sein du groupe belge Solvay et n’existe plus. Certaines de ses activités ont cependant été intégrées dans une nouvelle entité, Novacap, devenue Seqens en 2018.

** Le groupe suédois Recipharm a vendu un de ses trois sites français, en l’occurrence celui de Monts (Indre-et-Loire), au laboratoire marocain Laprophan, début mai 2024.