Un petit hôtel quatre étoiles du Ve arrondissement de Paris, entouré de boutiques à l’abandon. © LFH

Des boutiques fermées se succèdent le long d’un grand boulevard parisien. Certaines rouvriront dans quelque temps et abriteront une onglerie, un magasin proposant des vêtements d’occasion, voire une échoppe commercialisant des denrées alimentaires de second choix. Mais la plupart d’entre eux resteront portes closes des mois, parfois des années. Si les faillites de commerces ont toujours existé, elles se sont multipliées lors de la crise sanitaire de 2019-2021, puis du déclenchement du conflit en Ukraine. Elles n’ont pas cessé depuis et se multiplient en 2025.

Partout, des boutiques fermées

Pour nombre de petites villes sinistrées, ce phénomène est beaucoup plus ancien et remonte aux premières délocalisations. Elles ne s’en sont jamais remises et s’éteignent à petit feu. Les grandes villes françaises les plus prospères connaissent désormais ces fermetures en série, qui en l’occurrence ne concernent pas des usines – il n’y en a plus, ou presque –, mais des commerces. Partout s’alignent des vitrines sales, tristes, recouvertes de publicités et d’affiches pour des spectacles, vieux parfois de plusieurs années. Ici, c’est une boutique de prêt-à-porter ; là, un magasin de décoration ; un peu plus loin une échoppe de produits informatiques. Si ces boutiques ont mis la clé sous la porte, c’est parce qu’elles ont préalablement accueilli des clients. D’autres au contraire, flambant neuves, restent désespérément vides, des années après leur mise sur le marché. Les commerces indépendants ne sont pas les seuls concernés ; des points de vente de la grande distribution et de marques internationales de prêt-à-porter le sont également. De même, des centres commerciaux, pourtant récemment rénovés, comptent presque autant d’espaces commerciaux vides que de boutiques ouvertes.

Cette boutique parisienne, autrefois occupée par une grande marque espagnole de prête-à-porter, est fermée depuis des mois. © LFH

L’hécatombe des marques bon marché

Comment expliquer cette morosité – c’est un euphémisme –, qui s’est notamment matérialisée par les débâcles de Pimkie, de Go Sport, de Camaïeu, d’André, de Kookaï ou, récemment, de Kaporal ? La crise du covid-19 est une explication, comme le sont le commerce en ligne ou l’inflation née de la guerre en Ukraine et des conflits commerciaux qui se multiplient. Toutes les marques en question opéraient sur les marchés d’entrée et de milieu de gamme. Leurs déboires sont les conséquences des difficultés croissantes rencontrées par les classes moyennes inférieures, difficultés qui, insidieusement, remontent l’échelle sociale et menacent une part grandissante de la population. Les restaurants sont également de plus en plus nombreux à fermer, faute de clients et de marges suffisantes. Coincés entre des charges toujours plus élevées – le loyer et l’énergie notamment – et les moyens limités de clients qui comptent leurs sous, nombre de restaurateurs ne peuvent plus vivre de leur activité. Les hommes et les femmes qui vivent et dorment dans la rue – que l’on a tant bien que mal dissimulés lors des derniers Jeux olympiques – sont la matérialisation ultime, on ne peut plus concrète, de cette lame de fond.

Les activités productives, qu’elles soient industrielles ou agricoles, se sont effondrées depuis un demi-siècle au profit des activités de services. La France n’est plus un pays de producteurs, mais de consommateurs. © Capture d’écran, vidéo Fréquence populaire.


Des emplois de service, peu qualifiés et mal payés

Ces fermetures de commerces sont pour le moins inquiétantes puisqu’en 2022, selon l’Insee, le secteur tertiaire marchand représentait plus de 50 % de l’emploi de l’Hexagone (cf graphique ci-des?). Le tertiaire non marchant en représentait 27 %, alors que l’industrie n’employait plus que 11 % de la population active, la construction 7 % et l’agriculture 4 %. Si l’on en croit la liste des métiers en tension en 2025, les aides à domicile et aides ménagères, les aides de cuisine, les cuisiniers, les employés de maison et les personnels de ménage, les employés de l’hôtellerie et du secteur du bâtiment sont les plus recherchés sur l’ensemble du territoire. Plus étonnant, les agriculteurs, maraîcher et horticulteurs salariés sont également très demandés. Bref, les emplois les plus nombreux sont essentiellement peu qualifiés et généralement mal rémunérés. Avec près de 6 millions de personnes sans emploi et des salariés qui perçoivent le minimum légal, la France se paupérise. Parmi les illustrations de cet appauvrissement figure l’excellente santé du marché de l’occasion, dans de multiples déclinaisons. Prétendre, en effet, que les Français achètent des vêtements d’occasion pour préserver la planète est une plaisanterie, même si certains acheteurs privilégient par conviction les marchandises de seconde main.

L’enseigne Nous anti-gaspi multiplie l’ouverture de boutiques en France et propose des produits alimentaires déclassés, moins chers. © LFH

Acheter des produits d’occasion à défaut d’autres choses

Le plus souvent, si les consommateurs recourent à l’occasion, c’est parce qu’ils n’ont pas d’autres choix. On peut, cependant, essayer de voir le bon côté de cette tendance, qui permet de limiter l’achat – et la fabrication – de produits bon marché de mauvaise qualité. De même, le marché de l’occasion offre, parfois, la possibilité de dénicher des produits made in France qui, malgré leur âge, sont encore en bon état et d’excellente qualité. Des produits que, le plus souvent, l’Hexagone est aujourd’hui incapable de fabriquer. Plusieurs entreprises proposent également du gros électroménager reconditionné. Une fois remis en état, ces appareils se révèlent généralement aussi durables et performants que leurs équivalents neufs, dont l’obsolescence est déjà programmée. Le marché de l’occasion offre, dans ce cas précis, la possibilité d’acquérir un lave-linge made in France, appareil qui n’est plus fabriqué dans l’Hexagone depuis une dizaine d’années. Or, même âgée d’une dizaine d’année, une machine à laver haut de gamme Electrolux fabriquée à Revin – dans ce qui était alors l’usine historique d’Arthur-Martin – et soigneusement révisée durera au moins aussi longtemps d’un appareil neuf.

Un parc automobile de plus en plus ancien

Le marché de la voiture d’occasion est lui aussi en pleine forme. Que font les constructeurs nationaux pour relancer les ventes de véhicules neufs ? Renault ne fabrique plus en France que des véhicules utilitaires et des voitures électriques, que les automobilistes tricolores ne peuvent pas s’offrir, quand son concurrent tricolore – ou ce qu’il en reste – n’y assemble plus que ses modèles les plus coûteux, également inabordables pour beaucoup. Que des ouvriers et techniciens ne puissent pas s’offrir les véhicules qu’ils fabriquent n’est pas bon signe. C’est précisément l’inverse qui permit le décollage de Ford et de l’industrie automobile américaine, il y a plus d’un siècle. Dès lors, comment s’étonner du succès de la marque Dacia, en particulier de la Sandero ? Produit en Europe de l’Est et en Afrique du Nord, ce modèle a été le plus vendu en Europe en 2024. Las, les prix de la marque franco-roumaine sont eux aussi en pleine ascension.

Dans les années 1970, les ouvriers français qui fabriquaient la Renault 5 pouvaient se l’offrir. Sa nouvelle version, électrique, est malheureusement destinée à une clientèle beaucoup plus aisée. © Renault

Conséquence de l’explosion tarifaire généralisée : l’âge moyen du parc automobile français est passé de 11,5 ans en 2015 à 13 ans en 2024. Loin de verdir ce même parc automobile, les nouveaux modèles électrifiés et leurs prix prohibitifs provoquent au contraire le maintien sur les routes de véhicules anciens et polluants. Cela alors que l’Europe et la France veulent limiter l’accès des villes aux véhicules les plus polluants – pour des raisons sanitaires justifiées –, via les ZFE, les zones à faibles émissions. Ce qui signifie qu’une proportion grandissante de Français ne pourra plus utiliser sa voiture pour se rendre en centre-ville. Ces ZFE risquent alors de se transformer en « zone de fortes exclusions ».

La France des rentiers est de retour

Autre facteur essentiel qui explique les fins de mois difficiles de nombre de Français : les prix de l’immobilier. Les statistiques nationales, fournies par l’Insee, sous-estiment la hausse des prix – et, partant, la baisse du pouvoir d’achat des Français – en s’obstinant à ne pas intégrer le poste « logement » dans ses calculs de l’inflation. Or c’est la seule question qui vaille, puisque le logement est, de loin, la dépense la plus importante, en particulier dans les grandes villes, où il peut représenter la moitié des charges mensuelles. La France est redevenue le pays d’héritiers qu’elle était au XIXe siècle et au début du XXe. Problème : les biens immobiliers représentent une part très importante de la fortune de ces rentiers, qui n’ont pas l’intention de laisser prendre des mesures susceptibles de réduire leurs revenus. Les foyers plus modestes, dont le seul patrimoine est le logement qu’ils habitent – et qu’ils ont payé très cher –, n’ont pas davantage envie de voir la valeur de ce patrimoine diminuer.

Alors que faire ? Il y a un siècle environ, ce sont les deux conflits mondiaux qui ont permis de détruire – temporairement – cette France rentière. Il est urgent de trouver une autre solution.