
Pour le dirigeant de Longchamp, ce n’est pas tant le made in que le made by qui compte. En d’autres termes, ce n’est pas l’endroit où les sacs et autres articles sont fabriqués qui importe, mais le fait qu’ils sont partout produits selon le même cahier des charges et qu’ils portent la marque Longchamp. On peut, en effet, considérer que les hommes et les femmes d’un pays n’ont pas, intrinsèquement, des dispositions ou des talents particuliers pour le travail du cuir. Ce sont les techniques et les savoir-faire transmis par les spécialistes de l’entreprise qui font la qualité et la valeur des sacs Longchamp. Peu importe la langue qui résonne dans les ateliers. Certes…
L’art et la manière de dévaloriser le made in France
Pourtant, en tenant de tels propos, ce dirigeant – qui est le petit-fils du fondateur de Longchamp – ne prend en compte que l’intérêt de son entreprise – produire le moins cher possible tout en affichant les mêmes prix de vente – et en s’affranchissant de son rôle social, aussi bien local que national. Grâce à l’industrie du luxe, la maroquinerie est une des dernières spécialités – avec l’aéronautique, la cosmétique ou encore les vins et spiritueux – pour lesquels l’Hexagone dispose encore d’une vraie légitimité. Qu’en sera-t-il demain si les dirigeants des entreprises de ce secteur exportateur considèrent et déclarent publiquement que la France n’a pas de savoir-faire particulier et que fabriquer en Chine, en Roumanie ou en Tunisie produit les mêmes résultats – et que c’est nettement plus intéressant pour les actionnaires ? En quelques années seulement, l’Hexagone perdrait un savoir-faire supplémentaire, tandis que son commerce extérieur se creuserait encore un peu plus. L’industrie automobile est un excellent exemple des dégâts que provoque une telle approche. Hermès – qui, il est vrai, pratique des tarifs autrement plus élevés que ceux de Longchamp – a, au contraire, fait le choix de ne fabriquer que dans l’Hexagone.

Rechercher les savoir-faire ou les coûts les plus bas
Le célèbre sellier compte, par exemple, ouvrir un 27e atelier de maroquinerie en France – en Normandie – en 2028, quand les 24e, 25e et 26e ouvriront dans les prochains mois. Au total, plus de 60 % des salariés de l’entreprise travaillent en France (15 556 sur 25 185 salariés). Ils sont, pour l’essentiel, salariés dans soixante sites de production – arts de la table, bijouterie, bottier, cristallerie, manufacture de métaux, maroquinerie, orfèvrerie, parfumerie et beauté, tannerie et textile. Hermès compte également des manufactures en Australie (pour le cuir de crocodile), aux États-Unis, en Italie (pour le textile et les chaussures Hermès), au Portugal, au Royaume-Uni (pour les souliers John Lobb) et en Suisse (pour l’horlogerie), qui ne sont pas ce que l’on appelle des pays à bas coup – c’est moins clair pour le Portugal, cependant. Quant à Longchamp, elle emploie 1 682 personnes en France – dont 900 environ en production –, sur un total de 4 245 personnes. L’entreprise dispose, en effet, de sites de production en Tunisie et à l’île Maurice et travaille avec des sous-traitants en Chine, au Maroc et en Roumanie.

Concurrent direct d’Hermès, LVMH menace pour sa part de réduire sa production française et, au contraire, d’augmenter celle réalisée outre-Atlantique – en dépit de graves soucis de qualité –, cela pour contourner les droits de douane imposés par les États-Unis. Le patron d’Hermès a quant à lui déclaré : « On est très attachés à garder notre production où elle est ». À chaque entreprise son patron, à chaque entreprise ses priorités. Au début des années 2010, le gros LVMH avait tenté de prendre le contrôle du petit Hermès. Une quinzaine d’années plus tard, la capitalisation du petit – un des plus fervents défenseurs du made in France – , a dépassé celle du gros – qui fabrique ou fait fabriquer de tout, partout, notamment en Italie – pour devenir la plus importante de la Bourse de Paris. Comme quoi, pour les investisseurs, l’outil de production essentiellement implanté en France, la main-d’œuvre majoritairement tricolore et les produits Hermès made in France revêtent une très grande importance et, semble-t-il, une immense valeur.
Oublier d’où l’on vient et ce que l’on doit

Les entreprises comme Longchamp, Hermès et LVMH ont construit leur renommée en France, en s’appuyant notamment sur les compétences de ses habitants et sur la réputation de l’Hexagone en matière de travail du cuir et de luxe. Longchamp, Louis Vuitton et Hermès seraient-elles devenues les marques qu’elles sont aujourd’hui si elles étaient nées en Roumanie, en Tunisie ou sur l’île Maurice ? C’est très peu probable et il est affligeant qu’un dirigeant d’entreprise – surtout lorsqu’il est, lui-même, le petit-fils du fondateur – l’oublie ou prétende que le pays de fabrication n’a pas ou peu d’importance ! Pour celles et ceux qui pourraient fabriquer, en France, les sacs Longchamp dont la production a été délocalisée, cela en a beaucoup – combien d’emplois auraient pu être créés dans l’Hexagone ? Si cette origine de fabrication en avait également pour les clients – français en particulier, qui représentent encore 20 % de la clientèle totale – et qu’ils le faisaient clairement savoir, peut-être les discours et la politique industrielle de l’entreprise seraient-ils différents.




