Acome est la seule grosse coopérative industrielle de l’Hexagone. © Acome

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come est un des principaux fabricants mondiaux de câbles pour le bâtiment, les télécommunications, le ferroviaire ou encore l’automobile. Cette entreprise opère sur un marché d’avenir et met en œuvre des technologies de pointe. En 2025, elle emploie environ 2 000 personnes en France, mais aussi au Danemark, au Maroc, en Chine et au Brésil. En 1932, lors de sa création, elle n’en comptait que 50, précédemment salariés de l’entreprise Electrocable, alors en grande difficulté. Car Acome n’est pas une entreprise comme les autres : c’est une coopérative. De 50 coopérateurs au début des années 1930, son effectif est passé à 800 dans les années 1980, puis à 1 000 environ au début des années 2000. Au cours du siècle écoulé, Acome a connu une croissance soutenue, régulière, très différente de celles des concurrents qui grandissent à coups d’acquisitions, de restructurations et de changements successifs d’actionnaires. Et si une entité est créée à l’étranger, c’est pour répondre aux besoins locaux, pas pour habiller Ming, Lars ou Marwan en déshabillant Paul.

Acome, LA coopérative industrielle

Acome prouve que le modèle de la coopérative est parfaitement adapté à l’industrie et que la multinationale détenue par un fonds d’investissement anglo-saxon n’est pas la seule option. Acome le prouve d’autant plus qu’elle maîtrise toutes les étapes de production et de multiples métiers, de la chimie des matériaux à l’assemblage final des câbles, en passant par la plasturgie, la métallurgie (avec le tréfilage) et le fibrage du verre (fibre optique). La coopérative conçoit notamment, par extrusion, ses propres granulés polymères. Elle a ainsi récemment présenté un nouveau composé pour les gaines de câbles destinés à l’automobile. Selon l’entreprise, 80 % de la production de PET (polyéthylène téréphtalate) finit à la poubelle en moins d’un an. Pour limiter gaspillage et pollution, Acome a développé le rPET, un compose breveté qui intègre 70 % de PET recyclé. Si la création d’une coopérative permet à des salariés de sauvegarder leur emploi lorsque leur entreprise cesse son activité, cette option est aussi le moyen de bâtir des entreprises solides et, surtout, pérennes. Et cette pérennité n’est pas un détail.

Une coopérative industrielle est tout aussi innovante qu’une entreprise conventionnelle. © Acome, capture d’écran de vidéo

Épée de Damoclès

Dans un monde idéal, une entreprise qui fabrique des produits de qualité, vendus à des tarifs justes et abordables et dont les clients sont friands devrait normalement prospérer. En 2025, une telle société peut néanmoins être contrainte de fermer ses portes, malgré la satisfaction de ses clients, en dépit de ses marges, de ses profits et de sa croissance. Il suffit pour cela que son propriétaire décide de cette fermeture et du transfert de la production dans un autre pays, où les coûts de production sont inférieurs. Peu importe les résultats ou la compétitivité de l’entreprise en question, peu importe l’intérêt de ses clients. Ce ne sont plus les critères déterminants. Toutes les petites entités qui appartiennent à des groupes – surtout s’ils sont implantés hors de l’Hexagone – ont, en permanence, cette épée de Damoclès qui les menace. Une fois rachetées, elles perdent leur autonomie et leur capacité de décision. Quels que soient leurs résultats, ce ne sont plus elles qui décident. Ce sont de puissants actionnaires, inconnus et invisibles.

La lutte comme seule option

On se souvient, entre autres exemples, du combat des salariés des usines Fralib du Havre, en 1998, puis de Géménos, en 2014, qui fabriquaient notamment les sachets de thés et de tisanes de marques Lipton et L’Éléphant. S’il est financièrement plus intéressant pour les actionnaires de grands groupes – en l’occurrence l’Anglo-Hollandais Unilever – de fermer une usine française pour en transférer la production en Pologne, elle sera fermée. Salariés et pouvoirs publics – parfois – auront beau se mobiliser, rien n’y fera : c’est le capital qui compte et qui décide, pas le travail. Pourtant, dans le cas de l’usine Fralib de Géménos, les salariés se sont battus pendant des mois et même des années. Et s’ils n’ont pas fait céder Unilever, ils sont sauver leurs emplois. Comment ? En créant une coopérative. Grâce à cette option, ce sont les salariés de l’entreprise qui sont désormais actionnaires. Personne, clients mis à part, ne peut décider à leur place de leur travail, de leur avenir. Ils ont recouvré leur liberté, ils se serrent les coudes, se battent ensemble et préservent leurs emplois.

La coopérative 1336 a été créée sur les cendres de l’usine L’Éléphant de Géménos, sacrifiée par Uniliver. © 1336

Reprendre le contrôle de sa vie

La coopérative fabrique et vend désormais des tisanes pour son propre compte, sous la marque 1336. Pourquoi 1336 ? Parce que c’est le nombre de jours d’occupation de l’usine qu’ils ont défendue et qui les fait vivre, aujourd’hui encore. En 2025, la situation financière de la Scop (société coopérative de production ) reste fragile, mais c’est aussi le cas de très nombreuses petites entreprises françaises, qui ne sont pas des coopératives.
Les salariés Duralex ne sont pas, eux non plus, tirés d’affaire, mais ils ont, eux aussi, assuré la survie de leur légendaire entreprise, qui sans eux aurait disparu. Comme les salariés de 1336, ceux de Duralex investissent, avec leurs modestes moyens et grâce au soutien des pouvoirs publics et de quelques banques. Ils font le nécessaire pour moderniser les équipements, lancer de nouveaux produits et élargir la distribution, ce que n’ont pas fait les précédents propriétaires. Bien sûr, rien ne dit que ces entreprises survivront à long terme, mais si l’on en croit l’Insee, leurs chances sont réelles. Selon l’institut national de statistiques, l’espérance de vie d’une Scop ou d’une Scic (société coopérative d’intérêt collectif) à cinq ans était de 79 % en 2024. Elle n’était que de 61 % pour l’ensemble des entreprises tricolores. Non seulement les coopératives ne font pas moins bien que les autres, mais elles font nettement mieux.

La coopérative Duralex appartient désormais à ceux qui fabriquent les célèbres verres made in France. © Duralex, capture d’écran de vidéo.


Agriculture, banque et commerce

En France, les coopératives sont pour l’essentiel agricoles – Invivo, Agrial, Sodiaal ou Tereos – et bancaires – Crédit agricole, BPCE, Caisse d’épargne, Crédit mutuel. L’Hexagone compte également de nombreux exemples de coopératives commerçantes puissantes, à l’image de Leclerc, d’U Enseigne, d’Intersport ou encore Bicoop. Ce sont des géants qui emploient des milliers de salariés et qui n’ont pas grand-chose en commun avec 1336 ou Duralex. D’une manière général, les coopératives industrielles sont absentes du classement des cent plus importantes entités tricolores. La seule exception notable est Acome. Cette ETI (entreprise de taille intermédiaire) normande démontre pourtant que les salariés de l’industrie peuvent, eux aussi, être actionnaires et propriétaires de leur entreprise. Et qu’ils n’ont probablement rien à envier à celles et à ceux qui sont employés par des concurrents, français ou étrangers, qui fonctionnent selon le modèle traditionnel de l’entreprise capitaliste.