L’Hexagone ne produit presque plus de textile, mais il n’en n’a jamais autant consommé. © DR

Quel que soit le domaine ou la question, rien ne vaut un bouc émissaire. En matière de mode, de textile, de gâchis et de pollution, ce pauvre bouc est la Chine. Sus à Shein ! Sus à Temu ! Que la quasi-totalité des marques françaises et plus largement occidentales aient transféré toute leur production de vêtements en Chine, au Bangladesh, au Vietnam ou en Inde n’a pas d’importance. Les coupables, ce sont les Chinois. Ce bouc émissaire est d’autant plus pratique qu’il est multiusage. On peut en effet le ressortir pour la production des bicyclettes, de l’électronique grand public, de la téléphonie, de l’informatique, des jouets, etc. Les arroseurs arrosés de l’Ouest n’en finissent plus d’accabler leur bouc préféré pour ne pas assumer leur propre responsabilité. Depuis quelque temps, ce sont également les Chinois qui menaceraient la puissante industrie automobile européenne.

Mémoire courte et sélective

Grands seigneurs, les responsables des marques de chez nous s’émeuvent des conditions de travail des hommes, femmes et enfants chinois, qui sueraient sang et eau sous la schlague des responsables des marques de chez eux. Salaires de misère, ateliers insalubres, conditions et rythme de travail inhumains, salaire de misère, voire travail forcé. Pour rappel : il a fallu attendre l’effondrement d’un immeuble au Bangladesh, qui produisait des vêtements pour de grandes marques occidentales, françaises notamment, pour que ces mêmes marques montent au créneau et dénoncent l’exploitation dont les ouvriers de cet immeuble d’ateliers textile étaient victimes. Exploitation dont, bien sûr ils ignoraient tout. Donc, si cet accident n’avait provoqué la mort de plus de 1 100 hommes et femmes, il est probable que l’on n’aurait rien su de cet esclavage du XXIe siècle. Pas vu, par pris !

Le vrai problème pour les marques européennes, américaines voire japonaises, ce n’est pas le sort de ceux qui fabriquent leur marchandise, mais que des marchandises puissent être vendues en Occident avec des étiquettes autres que les leurs. Bref, que ce ne soit plus eux qui profitent de la misère des autres, mais de concurrents, chinois en l’occurrence.

Comme nombre de cours d’eau d’Afrique, la rivière Nairobi, au Kenya, est étouffée par les déchets textiles venus d’ailleurs.
© Kevin McElvaney / Greenpeace

Tout est dans l’étiquette !

Quoi que l’on pense d’elles et de leurs produits, ces marques chinoises font travailler des Chinois, quand nos marques ont choisi de fournir du travail à une main-d’œuvre vivant à des milliers de kilomètres, privant au passage leur propre population de son travail, donc de ses moyen de subsistance. Il va de soi que si ces mêmes marques chinoises emploient des ouvriers au Bangladesh, au Sri-Lanka, en Birmanie ou ailleurs – elles ne sont pas, elles non plus, dirigées par des philanthropes – c’est, forcément, dans des conditions insupportables, qui n’ont rien de commun avec celles généreusement accordés par les marques de l’Ouest. Normal puisque nous sommes les gentils et qu’ils sont les méchants. Avec l’arrivée des acteurs chinois, la filière chargée de récupérer et de traiter les vieux vêtements sonne l’alarme : elle est débordée. Shein et Temu inonderaient le marché de produits de mauvaise qualité, qui ne pourraient même pas trouver leur place sur le marché de la seconde main. En revanche, leurs équivalents de l’Ouest, bien que fabriqués dans les mêmes usines avec les mêmes matériaux, feraient d’excellentes pièces d’occasion ! Incroyable l’effet que produit une simple étiquette de marque réputée !

Les portes de l’Afrique se ferment

Autre responsable de l’engorgement des réseaux de traitement des vieux textiles : l’Afrique. Les pays de ce continent qui, d’ordinaire, nous servent de poubelle, ont réduit leurs importations en provenance du Vieux Contient, notamment parce que la Chine leur envoie désormais les siens. Les Ghanéens, qui comme beaucoup de leurs voisins ne parviennent plus à gérer l’afflux de nos vieux chiffons, les appellent les Obroni Wawu, c’est-à-dire « les vêtements du Blanc mort ». Si même le continent le plus pauvre ne veut plus de nos fripes, qu’allons-nous en faire ? Tout d’abord, une fois n’est pas coutume, nous occuper de nos propres affaires et non plus de celles autres, en commençant par recycler ce qui peut l’être. Contrairement aux fibres naturelles, les synthétiques posent problème, car elles sont souvent mélangées. Cela n’empêche pas les marques donneuses de leçons de commercialiser des jeans qui intègrent de l’élasthanne, ce qui complique, voire interdit leur recyclage. Pourquoi ajouter cette matière synthétique au coton des jeans ? Officiellement pour apporter plus de souplesse et de confort.

Les nouveaux jeans, avec de l’élasthanne, apportent confort et souplesse. Mais ils sont aussi moins solides et difficiles, voire impossibles à recycler en fin de vie. © DR

Plus confortables, mais beaucoup moins solides

Comme les choses sont bien faites – pour les vendeurs –, cette nouvelle recette présente aussi l’avantage de rendre les jeans moins durables, l’élasthanne perdant à la longue de son élasticité. Hier encore inusables et se bonifiant à l’usage, les jeans finissent aujourd’hui par se détendre et par n’avoir aucune tenue, aucune forme. Résultat : il faut alors en acheter de nouveaux. Accordons à ces marques le bénéficie du doute et acceptons qu’elles n’ont comme seules préoccupations le confort et la satisfaction de leurs clients. Doivent-elles pour autant oublier leur responsabilité et le rôle actif qu’elles jouent dans la surproduction textile, alors qu’elles n’ont de cesse d’accabler leurs concurrents chinois pour leurs mauvaises pratiques ? Heureusement, d’autres entreprises se mobilisent pour essayer de « rattraper » leurs bêtises. Ainsi, un jeune acteur français, Recyc’Elit, a mis au point un procédé qui permet de recycler toutes les fibres synthétiques. Grâce à cette invention, les synthétiques qui finissaient incinérés – ce qui est déplorable en matière de pollution atmosphérique – ou dans le lit des cours d’eau d’Afrique pourront être revalorisés et utilisés pour fabriquer de nouveaux objets en plastique, à leur tour recyclables.

Recyclage et produits d’occasion

Déployer une filière industrielle digne de ce nom, capable de multiplier les capacités de recyclage des synthétiques, aujourd’hui minimales, aurait des conséquences positives multiples : nouvelle industrie ; fourniture de matières premières recyclables ; création d’emplois et de nouvelles compétences ; fabrication locale de nouveaux objets ; limitation des importations ; diminution du transport et de la pollution, etc. Mais pour développer cette nouvelle boucle vertueuse, il faut investir massivement, alors que les entreprises et l’État n’ont que rarement été endettés à ce point. Dès lors, que peuvent faire les consommateurs pour contribuer à diminuer le gâchis textile ? Ils peuvent déjà cesser de surconsommer des vêtements, en entretenant correctement ceux qu’ils possèdent et en les réparant si nécessaire. Pour celles et ceux qui ne peuvent s’empêcher de remplir leurs placards, qu’ils le fassent avec des pièces d’occasion. Ce faisant, ils peuvent se procurer des produits de qualité à des tarifs abordables et faire ainsi des économies, préoccupation majeure pour de plus en plus de Français en 2025.

Acheter d’occasion permet de s’offrir des produits de qualité, en très bon état, parfois made in France, pour seulement quelques euros.

En outre, grâce à l’occasion, il est possible de se procurer à bon prix des produits made in France, à la fois trop rares et souvent inabordables lorsqu’ils sont neufs. C’est également un bon moyen, pour qui est curieux et patient, de trouver des vêtements, des chaussures ou des accessoires de mode fabriqués naguère dans l’Hexagone par des entreprise aujourd’hui disparues, victimes de marques qui, au cours des trente ou quarante dernières années, les ont sacrifiées en transférant leur production ailleurs, en Chine notamment. Des marques qui, aujourd’hui, se plaignent de la concurrence déloyale de puissantes marques chinoises. On croit rêver. Pendant ce temps, d’autres ne se contentent ni de parole ni de bonnes intentions.