
Ça n’est pas une nouveauté : cela fait de longues années déjà que le contenu d’Internet s’appauvrit et s’uniformise. Quiconque recherche une information en ligne risque fortement de consulter des dizaines de pages qui, peu ou prou, proposent un contenu similaire : mêmes informations, mêmes anecdotes, même faits historiques, mêmes témoignages, même chiffres. Au pis, tout le monde copie tout le monde ; au mieux, on se réfère à quelques sites de référence, dignes de confiance. Or que font ces mêmes références ? Elles s’appuient sur les informations que lui fournissent trois grandes de presse – l’AFP, Reuters et l’AP –, qui pour leur part respectent les mêmes lignes, obéissent aux mêmes doctrines et suivent les mêmes directives. Tout est propre, rien ne dépasse.

L’uniformisation par l’IA
Un « nettoyage » complémentaire est désormais à l’œuvre depuis que l’IA s’est démocratisée. Plutôt que de faire des recherches longues et fastidieuses en ligne ou, plus encore, dans la vraie vie, il suffit désormais de poser des questions à l’IA, qui généralement répond vite et bien. Bien en tout cas selon ce que l’IA est autorisée à répondre. Mais cette réponse est-elle complète, honnête et impartiale ? Est-elle au contraire le fruit d’un calibrage en amont ? Ce qui est sûr, c’est que là aussi tout est propre, rien ne dépasse. Et cette uniformisation ne concerne pas que le fond, mais aussi la forme. Cela peut paraître moins grave, mais ce n’est pas le cas, car derrière la forme des textes se cachent les phrases, les mots et leur agencement. Nombre de linguistes – Émile Benveniste et Henri Van Lier notamment – nous ont depuis longtemps appris que c’est la langue, sa structure et ses composants qui déterminent la façon de penser – d’autres cependant tempèrent voire infirment cette thèse. Si un Allemand ne pense pas tout à fait comme un Français, c’est parce qu’il ne parle pas et ne pense pas dans la même langue. Et pour Claude Hagège, un autre linguiste réputé,« Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée ».

Transformer, appauvrir la forme et le fond
Or que se passe-t-il en ligne ? Les langues s’uniformisent, leurs différences s’estompent pour se rapprocher de la langue d’Internet, de la lingua franca, c’est-à-dire de l’anglais. Des logiciels existent même qui poussent à modifier la façon d’écrire : il faut raccourcir les phrases, éviter la forme passive, limiter le nombre de mots par paragraphe, utiliser systématiquement des mots de liaison, etc. Qui ne respecte pas ces consignes risque de voir le contenu qu’il produit se perdre dans les limbes de la Toile. Pour apparaître parmi les premiers résultats fournis par les moteurs de recherche, il faut écrire comme le veut le plus puissant d’entre eux. Il s’agit là d’un moyen très efficace d’obliger les créateurs de contenus à écrire et donc, à terme, à penser de la même façon, c’est-à-dire comme un Anglo-Saxon. La défense du made in France n’est pas seulement une affaire de production matérielle ; elle concerne aussi la langue, la façon d’écrire et de penser. Continuer de rédiger sans recourir à l’IA et résister aux injonctions de géants américains d’Internet en matière de formatage des textes – et donc de la pensée – participe à cette défense de l’identité et des savoir-faire tricolores.




