L’entreprise Pequignet a été la première à développer son propre mouvement, il y a près de quinze ans. © Pequignet

L’industrie horlogère française, autrefois florissante, a connu un déclin marqué au cours à la fin du XXe siècle, dû notamment à l’arrivée des mouvements à quartz et à la montée en puissance des horlogeries suisse, puis japonaise et chinoise. Pourtant, au cours des dernières années, un mouvement de renaissance s’est amorcé, avec la relance d’anciennes entreprises, comme Yema et Lip, et avec l’apparition de nombreuses nouvelles marques. Jusque très récemment, les unes et les autres se limitaient – et c’est déjà beaucoup – au design et à l’assemblage de leurs modèles. Les composants de ces montres étaient – et sont encore pour beaucoup – importés d’Asie ou de Suisse. C’est notamment le cas des mouvements – à quartz ou mécaniques –, qui sont soit chinois, soit japonais (Miyota, groupe Citizen) ou TMI (groupe Epson-Seiko) soit suisses (Sellita, Ronda, ETA ou encore La Joux-Perret). Parmi tous ces cas de figure, l’option la plus locale était encore, il y a peu, la combinaison « création et assemblage en France Â» d’un côté et composants suisses de l’autre. Mais il y a désormais mieux. Plusieurs acteurs ont, en effet, engagé un patient et difficile processus de développement de leurs propres mouvements, en s’appuyant pour cela sur des fournisseurs tricolores lorsque c’est possible ou, à défaut, sur les voisins suisses.

Pequignet : la quête du mouvement 100 % made in France

Fondée en 1973, alors que les heures sombres de l’industrie horlogère tricolore se dessinaient, Pequignet a réussi à survivre à la débâcle. Mieux : l’entreprise tente, depuis une quinzaine d’années, de devenir une manufacture à part entière, qui fabrique ses propres mouvements. Pour ce faire, elle a développé le Calibre Royal, lancé en 2011. Il s’agit d’un mouvement automatique de haute horlogerie, entièrement développé au sein des ateliers de l’entreprise, à Morteau. Il repose sur une architecture sophistiquée – grande date, double barillet, réserve de marche d’environ 88 heures – et bénéficie d’une finition soignée. Outre sa conception tricolore, ce mouvement intègre des composants fabriqués par des fournisseurs français, pendant que d’autres sont encore fournis par des spécialistes suisses. Pequignet a depuis élargi son offre avec la version manuelle du Calibre Royal en 2018, puis, trois ans plus tard, avec le Calibre Initial. Selon l’entreprise, « ce nouveau mouvement est entièrement constitué de composants produits dans un rayon de 80 km autour de Morteau, 72 % étant d’origine française, le reste provenant d’un autre pays bien connu des horlogers : la Suisse Â».

Mouvement France Ebauches, made in France.
Ancienne gloire de l’horlogerie française, France Ébauches a été ressuscitée en 2022 par l’Espagnol Festina.

Elle précise également que « deux brevets internationaux, dont l’un pour le système de saut de date semi-instantanée Â», ont été déposés pour ce nouveau mouvement. Au total, le Calibre Royal est à 72 % français et son petit frère à 80 %.
Pequignet n’entend pas conserver l’exclusivité de ces trois mouvements et entend, au contraire, les fournir à d’autres marques animées, elles aussi, par le désir de faire renaître l’industrie horlogère hexagonale.

La renaissance de France Ébauches

Fournir d’autres entreprises est également le positionnement de France Ébauches, le mythique fabricant français de mouvements auquel l’Espagnol Festina a redonné vie, en 2022. Pour ce faire, le nouveau France Ébauches s’appuie sur les anciens mouvements 4600-5600, qui étaient produits par l’entreprise dans les années 1970-1980 et dont Festina possède la propriété intellectuelle. Il s’agit de mouvements simples, robustes et éprouvés qui ont été fabriqués à plus de 25 millions d’exemplaires au cours de leurs vingt-cinq années de production. Ces calibres ont, en outre, été modernisés, en passant notamment de 21 600 à 28 800 alternances/heure et en proposant désormais une réserve de marche de 44 heures. Les nouveaux mouvements France Ébauches, qui sont assemblés à Maîche, dans le Doubs – comme ils l’étaient naguère –, intègrent 150 composants qui sont fabriqués en France – châssis, ponts de barillet, d’encre et de balancier, masse oscillante, platine… – et en Suisse – balanciers, spiraux, ancres et roues d’échappement. Cette renaissance répond à une attente des nouvelles marques françaises et de leurs clients. Ainsi, ils animent déjà plusieurs modèles de chez Akrone, Apose, Carzo & Lieutier ou encore 1977, une nouvelle marque lancée par Pierre Lannier. Cette année-là, en 1977, France Ébauches était le deuxième fabricant mondial de mouvements horlogers ; elle produisait alors 8 millions d’ébauches chaque année dans ses quatre sites tricolores, qui employaient 710 personnes.

Humbert-Droz intègre un mouvement suisse, qu’il assemble lui-même, à Besançon, dans certaines de ses montres. © Humbert-Droz

Une fructueuse collaboration franco-suisse

C’est encore une autre forme de renaissance horlogère que propose Humbert-Droz. une entreprise familiale fondée à Besançon, en 1956. Quatre générations se sont succédé depuis à la tête de l’horloger qui, jusqu’en 2016, assemblait et réparait les montres de nombreuses marques. Jusqu’à ce que l’arrière-petit-fils du fondateur dessine la première collection de montres Humbert-Droz. Ces garde-temps sont dessinés, développés et assemblés en France autour de mouvements importés de Suisse. C’est également de Suisse qu’est venue une autre évolution au sein de l’atelier Humbert-Droz, à Besançon. En 2022, le fabricant La Joux-Perret – qui appartient au Japonais Citizen – souhaitait en effet s’associer à un horloger français pour rendre à l’Hexagone ce que celui-ci avait donné à la Suisse au fil des siècles. La décision est alors prise de faire assembler intégralement en France le calibre G100 de chez La Joux-Perret, dont tous les composants sont fabriqués de l’autre côté de la frontière. Et cette collaboration entre les deux entreprises et les deux pays s’est poursuivie depuis, avec notamment l’assemble d’un nouveau mouvement, le L100.

Implantés dans certains modèles maison, ces calibres franco-suisses le sont également dans ceux d’autres marques, notamment de March LA.B, marque française qui, en dix ans, est parvenue à se bâtir une solide notoriété. Beaucoup plus ancienne – elle est née en 1867 ! – et revenue à la vie il y a une dizaine d’années, la vénérable maison Lip travaille, elle aussi, avec son voisin bisontin.

Pour la réédition de la T18 des années 1930-1950, Lip a fait refabriquer son mouvement, en Suisse. Calibre qui est ensuite assemblé en France, par Humbert-Droz. © Lip

Les montres Lip ne sont plus « seulement Â» assemblées en France

Le calibre G100 assemblé par Humbert-Droz a ainsi trouvé place dans le boîtier de la Nautic 3, une Lip robuste destinée notamment aux maîtres-nageurs et aux sapeurs-pompiers. Plus délicate et discrète, l’élégante T18 Original est la réplique du modèle rectangulaire fabriqué de 1933 à 1949, à plus de 400 000 exemplaires. Et comme la Nautic 3, elle est animée par un calibre assemblé par Humbert-Droz, avec des composants intégralement fabriqués en Suisse, également par La Joux-Perret. Ce mouvement à remontage manuel, sobrement baptisé T18 et élaboré à partir des mensurations du mouvement d’origine (1931), a été développé en collaboration avec l’École nationale supérieure de mécanique et des microtechniques (Supmicrotech) de Besançon. Il s’agit donc d’un calibre propre à Lip, fabriqué spécialement pour la T18 Original. Si, grâce à ces deux moteurs franco-suisses, Lip a fait un pas supplémentaire vers le made in France, l’entreprise ne compte pas pour autant s’arrêter en si bon chemin.

Lip R26, un nouveau calibre en partie tricolore

Pour preuve, la marque française a récemment dévoilé un tout nouveau calibre, le R26, dont la valeur serait, cette fois, française à 70 %. Pour pouvoir le proposer à un tarif abordable, l’entreprise a choisi de partir d’une base existante, c’est-à-dire d’un calibre fiable et produit en grande série – comme peuvent l’être l’ETA 2824 ou le Valjoux 7750 –, que l’entreprise se garde bien de révéler. Elle a confié aux élèves et aux professeurs de Supmicrotech le soin de réaliser une étude afin de repenser et de redessiner certains composants essentiels de ce calibre suisse générique. Les composants retravaillés sont fabriqués par des sous-traitants implantés près de Besançon. Résultat : le mouvement d’origine a été remanié en profondeur pour acquérir des caractéristiques propres, notamment en matière d’esthétique. Le R26 est ainsi immédiatement reconnaissable grâce au logo de la marque, qui est usiné sur la masse oscillante du mouvement. Les vis de pont de balancier, de masse oscillante et du pont de rouage sont, quant à elles, fabriquées sur mesure et sont dotées de têtes hexagonales, qui soulignent l’identité française du mouvement.

Lip a développé son propre calibre, le R26, à partir d’un mouvement suisse de grande série. © Lip

Yema : une histoire chaotique, à l’image de l’horlogerie française

Comme les autres acteurs tricolores, Yema s’appuie pour cela sur les compétences et les « savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art Â» de l’Arc jurassien franco-suisse, qui a été inscrit par l’Unesco sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco, en 2020. L’entreprise, fondée en 1948, a connu des hauts et des bas au cours quarante dernières années, période au cours de laquelle elle est passée dans le giron du Japonais Seiko, de 1986 à 2004. Redevenue 100 % française depuis son rachat par le groupe Ambre en 2009, l’entreprise poursuit depuis sa montée en puissance, qui passe notamment par la mise au point de ses propres mouvements. Yema a ainsi développé le calibre MBP1000 en 2009, à partir de composants fabriqués en Asie. Elle a ensuite travaillé la déclinaison et l’amélioration de ce calibre et sur la mise en place de partenariats avec des sous-traitants et fournisseurs suisses. En 2021, l’entreprise a dévoilé les mouvements Yema 2000 et Yema 3000, qui présentaient de nombreuses améliorations, apportées notamment grâce à la collaboration avec des horlogers réputés comme Olivier Mory et Patrick Augereau.

Le CMM.10 est le dernier calibre développé et en grande partie fabriqué par Yema, à Morteau, dans le Doubs. © Yema

De la renaissance à la montée en gamme

Dernière illustration de la mue opérée par Yema : la mise au point des calibres CMM.20 et CMM.30 en 2023 et du CMM.10 en 2024, trois mouvements maison qui remplacent les précédentes générations. Pour ce faire, l’entreprise a entrepris d’internaliser la fabrication d’un maximum de composants. Quand ce n’est pas possible, elle fait appel des partenaires locaux, français et suisses. Une des conséquences de cette transformation en véritable manufacture est l’augmentation des prix de ses montres, dont la garantie est désormais de cinq ans – au lieu de deux précédemment. Pour rester accessible au plus grand nombre, Yema commercialise cependant une gamme de modèles Swiss Made, dont la fabrication est entièrement externalisée. Ce choix lui permet de se concentrer sur les montres qui intègrent ses propres calibres et sur la création de nouveaux modèles. Voire, pourquoi, sur la mise au point de nouveaux mouvements.

La Yema Skin Diver abrite le calibre CMM.20, un des trois mouvements maison fabriqués par Yema, à Morteau. © Yema

Si tous ces nouveaux calibres français – ou franco-suisses – symbolisent la renaissance progressive de l’horlogerie tricolore, ils ne révolutionnent pas cette industrie. Ils s’inscrivent au contraire dans une longue tradition, qui s’était lentement éteinte au cours des quarante dernières années. Pourtant, c’est au sein du berceau français de cette industrie traditionnelle, à Besançon, qu’une autre entreprise française entend faire aux mouvements quartz ce que ceux-ci ont fait hier aux mouvements mécaniques. Silmach a, en effet, créé la TimeChanger, une montre qui n’est pas animée par un calibre quartz traditionnel, mais par deux micromoteurs MEMS sur silicium. Une montre qui s’adresse davantage aux inconditionnels des nouvelles technologies qu’aux amoureux des belles mécaniques.