L'industrie de textile recommence depuis peu à recréer des emplois en France, après des dizaines d'années de fermetures d'usines.
Après des années de délocalisations et de fermetures d’usines, l’industrie textile crée à nouveau des emplois en France. © Pixabay/H. O. Altuntas

L’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale de commerce, l’OMC, à l’automne 2001, n’a fait qu’amplifier un phénomène enclenché bien plus tôt : le déclin de l’industrie du textile en France. Les fermetures d’usines et autres délocalisations décimaient déjà le tissu industriel français avant cette admission et elles n’ont pas cessé depuis. Ou plutôt elles n’avaient pas cessé, car depuis plusieurs mois maintenant, le processus semble enrayé. D’aucuns diront qu’à force de descendre on finit toujours par atteindre le fond, parfois même par remonter. Peut-être, voire sans doute, mais ce qui compte aujourd’hui c’est que les entreprises du secteur ont cessé de détruire des emplois. Mieux, elles ont commencé à en créer de nouveaux. Le chiffre d’affaires du secteur textile a ainsi progressé de 1,7 % en 2018, celui de l’emploi de 0,9 %. Et comme les écoles de formation ont disparu avec les usines et les emplois, ces entreprises sont désormais contraintes de former elles-mêmes leurs nouvelles recrues, qu’elles ont d’ailleurs beaucoup de difficultés à trouver. Pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre — eh oui ! —, le textile a même créé French Tex, autrement dit son propre site Internet et sa propre marque .
La reprise de l’industrie textile tricolore est encore modeste et les récentes créations d’emplois ne suffiront pas à redonner au textile tricolore son lustre passé. Pour autant, elles existent et c’est déjà, en soi, une très bonne nouvelle.

Délocalisations et coûts cachés

Si beaucoup de spécialistes du textile, de l’habillement en particulier, ont quitté l’Hexagone, c’est pour l’essentiel pour des questions de coûts de fabrication. Plutôt que de continuer à faire travailler les sous-traitants français, la grande distribution a ainsi décidé de confier la production de ses produits à des fournisseurs de pays à bas coûts. Partant, elle a pu baisser ses prix de vente, mais aussi augmenter ses marges. Mais la grande distribution n’est pas la seule à s’être comportée de cette façon. Une proportion très importante de marques qui ne disposaient pas de leur propre outil de production ont, elles aussi, transféré la fabrication de leurs produits ailleurs, mais sans pour autant baisser leurs prix. Face à la fuite du travail et des commandes, les sous-traitants ont eux-mêmes été contraints de délocaliser leur activité, parfois en ouvrant des filiales à l’étranger, pour être au plus près de leurs donneurs d’ordres, parfois même en y transférant l’intégralité de leur activité.

Il est financièrement de moins en moins intéressant de fabriquer loin et de rapatrier les marchandises…
Les importations de pays lointains deviennent de moins en moins rentables. Tant mieux pour quelques industriels tricolores…


Alors qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? Plusieurs choses. Tout d’abord, le transfert de la production très loin du lieu de consommation n’est pas sans inconvénients : délais de livraison, problèmes de contrôle et de qualité, copies, pillage industriel, etc. Ensuite, les coûts de fabrication dans les « pays lointains » se sont envolés et le différentiel avec la France s’est petit à petit réduit. Certes, un sous-vêtement coûte encore quatre fois moins cher à fabriquer en Asie et deux fois moins en Europe de l’Est ou au Maghreb qu’en France. Mais les « extras » qui s’ajoutent à la fabrication — la non-qualité et le transport en particulier — réduisent encore cette différence. A contrario, le désir des consommateurs d’acheter des produits de meilleure qualité et fabriqués localement incite certains fabricants à reconsidérer leur politique industrielle et, parfois, à relocaliser leur production. Quant aux jeunes créateurs et aux nouvelles marques, ils sont nombreux à privilégier la fabrication française.

De nouveaux entrepreneurs prennent la relève

La marque lilloise La Gentle Factory fournit par exemple du travail à plusieurs ateliers de fabrication français, le plus souvent implantés eux aussi dans le nord de l’Hexagone. La jeune marque leur commande toutes sortes de vêtements, des pulls aux pantalons en passant par les t-shirts, les sweatshirts, les robes, les chemises ou encore les manteaux. Elle contribue ainsi à la sauvegarde de l’emploi salarié et à celle des savoir-faire. Parmi ces nouveaux venus, certains rencontrent un succès considérable, à l’image du Slip Français. Les retombées sont alors très importantes pour les sous-traitants. À condition cependant d’accepter de travailler avec ces petits nouveaux et de produire au début de petites quantités. Il y a quelques années, lors d’une conversation sur un salon consacré à la fabrication française, un fabricant de sous-vêtements du Nord de la France raillait ce même Slip Français, estimant que ce n’était pas avec ce genre de clients qu’un fabricant pouvait vivre. Puis il s’est ravisé et a commencé à travailler avec la jeune pousse. Il ne le regrette sans doute pas aujourd’hui… Parmi les nouveaux entrepreneurs qui privilégient la fabrication française, certains franchissent un pas supplémentaire en se lançant eux-mêmes dans la fabrication, en créant parfois leur propre atelier de production ou en reprenant une entreprise. C’est ce qu’a fait la marque de jeans et de baskets 1083, qui a créé un atelier de confection sur une ancienne friche industrielle à Romans, avant de se porter acquéreur des activités filature et tissage de Valrupt , son fournisseur vosgien. De même, les deux fondateurs du Flageolet, une marque qui commercialise des nœuds papillon et des bonnets made in France, ont repris l’usine et la marque Le Minor en 2018. Ce spécialiste du pull marin et de la marinière en coton ne disposait toujours pas d’un site Internet lors du rachat, même pas d’une simple page de présentation et de contact ! Sans doute était-il temps, pour la survie de l’entreprise, que les propriétaires passent la main. Aujourd’hui, Le Minor dispose enfin d’un site Internet complet, qui comprend notamment une jolie boutique en ligne. Le rachat et la sauvegarde d’entreprise n’est pas seulement le fait de jeunes pousses, ambitieuses et impatientes d’en découdre.

Le Breton Armor-lux a racheté son concurrent et "compatriote" Fileuse d'Arvor en 2019.
Fileuse d’Arvor, une entreprise bretonne presque centenaire, a été reprise en 2019 par Armor-lux, son “grand” voisin quimpérois.

Patrimoine, savoir-faire et tissu industriel

Il arrive aussi que des acteurs bien établis acquièrent des sous-traitants, pour augmenter leurs capacités de production ou pour sauver des emplois et des compétences. En 1994, un ancien responsable de chez Dim a ainsi repris l’entreprise Tricotages des Vosges. Il a dans la foulée créé la marque BleuForêt, aujourd’hui porte-drapeau de la chaussette made in France. Puis il a racheté la marque Olympia, très populaire dans l’Hexagone, qui avait été progressivement vidée de sa substance à force de délocalisations et de licenciements. C’est également ce qu’a fait Armor-lux en 2019, en reprenant Fileuse d’Arvor, un autre fabricant de pulls et de marinières, implanté à Quimper comme son nouveau propriétaire. Guy Cotten, lui aussi industriel breton, et Le Minor « ressuscité » étaient également candidats au rachat. Autre cas de figure : les distributeurs qui décident de se lancer dans la fabrication. Membre de la galaxie Mulliez, le groupe HappyChic, qui commercialise notamment les marques homme Jules et Brice — et qui est à l’origine de la marque La Gentle Factory —, a ainsi pris la décision de construire une usine de fabrication de t-shirts en France, dans le Nord, d’où il est originaire. Ce regain de dynamisme de l’industrie textile tricolore n’est pas perceptible uniquement dans le prêt-à-porter et la confection. Des labels régionaux ont effet été créés par des industriels pour afficher leur identité, leurs savoir-faire et leur ancrage local. France Terre Textile a par exemple généralisé le concept élaboré en Lorraine — Vosges Terre Textile — à l’ensemble de l’Hexagone. Derrière ces labels se « cachent » notamment des spécialistes du tissage, du tricotage, de l’ennoblissement, de la teinture, de la dentelle, de l’impression, etc., ainsi que des fabricants de linge de lit, de linge d’office, etc. La solidarité est de mise au sein de ces nouvelles organisations, qui ont entre autres objectifs de tisser des liens et de recréer les filières dissoutes par la désindustrialisation.

Retisser des liens, recréer des réseaux

Il est aussi question de préservation des savoir-faire, certaines entreprises rachetant des concurrents ou des partenaires pour se renforcer et mieux résister à la concurrence étrangère. Quelques acteurs parviennent même à reconstituer de petits groupes industriels pour pouvoir au mieux satisfaire leurs clients. Et aussi, bien sûr, pour être mieux armés pour en conquérir de nouveaux. C’est la démarche suivie par Pierre Schmidt, un ancien cadre de chez DMC, qui a racheté trois entreprises alsaciennes. Non seulement il les a sauvées de la disparition, mais il a constitué un ensemble industriel cohérent, baptisé Velcorex-Matières françaises, qui emploie aujourd’hui plus de 150 personnes. « À l’époque, tout le monde pensait que c’était une folie de reprendre une vieille entreprise dans le textile. Mais je ne pouvais pas laisser disparaître un patrimoine historique vieux de deux siècles », a-t-il expliqué au journal Les Echos. L’industrie du textile et ses effectifs ont été dévastés au cours des vingt-cinq ou trente dernières années. Les rares acteurs qui sont parvenus à survivre repartent aujourd’hui à l’offensive, tandis que de nouveaux entendent faire rayonner les fabrications made in France. L’heure n’est semble-t-il plus au déclin du textile tricolore, mais plutôt à son renouveau.