
C’est ce qu’on appelle changer son fusil d’épaule. Ou, d’une certaine façon, d’opérer un retour aux sources. Lorsque le Slip français à vu le jour, il y a une petite quinzaine d’années, la première collection se limitait à quelques modèles de sous-vêtements et de chaussettes pour homme. Très vite, l’offre de la petite marque 100 % made in France s’est élargie aux vêtements de toute sorte, pour homme et pour femme. A tel point qu’il était alors possible de s’habiller Le Slip français de la tête aux pieds – même si pour les pieds, l’offre est restée limitée aux espadrilles et aux pantoufles. Pour illustrer ce nouveau positionnement, la marque change de logo – fini le petit slip blanc sur fond marine entouré d’un cercle rouge. Caractéristique du riche catalogue du Slip français : tous les articles sont alors fabriqués par des sous-traitants. Le Slip est, en effet, une « simple » marque, qui ne dispose d’aucun moyen de production. Ses équipes dessinent les modèles puis les font confectionner par des fabricants, français. Conséquence de cette organisation : les prix sont plus élevés que si les boxers, chaussettes, soutien-gorge, pulls et autres t-shirts étaient fabriqués et commercialisés par une seule et même entreprise.
Remise en cause d’un modèle
Ce mode de fonctionnement ne pose pas de problème – c’est même le principe de la mondialisation dite heureuse – lorsque les fabricants, implantés dans des pays à bas coûts, facturent leurs prestations une bouchée de pain. Ça se corse lorsqu’il s’agit de fabricants locaux qui pratiquent des tarifs, locaux eux aussi, auxquels la marque doit ajouter sa propre marge. Le prix public devient dès lors prohibitif pour la grande majorité des consommateurs. Dès lors, Le Slip français ne s’adresse qu’à une petite minorité d’acheteurs. Ce modèle a permis à la jeune entreprise de se développer, grâce notamment à son habile communication sur les réseaux sociaux. Les choses ont commencé à se compliquer après la crise du Covid et avec la guerre à l’est de l’Europe. L’inflation généralisée et la hausse très importante des prix de l’énergie ont, à la fois, diminué le pouvoir d’achat des consommateurs français – notamment de ceux qui pouvaient préalablement acheter des produits made in France –, tout en augmentant encore les coûts de production dans l’Hexagone.

Maîtriser toutes les étapes
Pour faire face à ces nouvelles conditions de marché et, aussi, aux difficultés rencontrées par certains de ses fournisseurs, le fondateur du Slip français décide de changer de modèle. En 2021, il monte ainsi son propre atelier de fabrication de chaussons – la Manufacture de pantoufles –, après la déroute de plusieurs sous-traitants. En 2024, il choisit de commander de plus grandes quantités à ses fournisseurs pour faire baisser les prix de fabrication et de vente, grâce aux économies d’échelle. Le catalogue est, en outre, significativement réduit. Selon les propos du dirigeant, il en va de la survie de l’entreprise. Couronnement de ce changement de stratégie, l’entreprise a officiellement inauguré son propre site de fabrication de sous-vêtements, à Aubervilliers – près de Paris –, le 12 février 2025. Avec cette mue, cette transformation de vendeur en fabricant, Le Slip français revient à ce qui, autrefois, était le mode fonctionnement traditionnel de l’habillement – et de l’industrie plus largement –, à savoir concevoir, développer, fabriquer et commercialiser ses propres produits.
Retour aux sources
En supprimant les différents intermédiaires, l’entreprise française espère pouvoir réduire ses coûts, vendre moins cher et ainsi fournir une clientèle plus large, tout en restant fidèle au made in France. Un pari courageux que peu d’entrepreneurs tricolores prennent le risque de tenter, surtout dans le prêt-à-porter. Grâce à son atelier de fabrication flambant neuf, baptisé Bonne Nouvelle, Le Slip français produit désormais ses boxers, t-shirts – à manches longues et courtes –, débardeurs, hauts et bas de pyjamas. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à travailler avec des fournisseurs, puisque 30 % seulement des produits sont pour l’instant fabriqués par l’atelier Bonne Nouvelle. C’en est fini en revanche des pulls, des manteaux et autres accessoires, qui garnissaient encore, il y a peu, le riche catalogue de la marque. Ce retour aux basiques et la simplification de l’offre est symbolisé par le retour au logo initial, qui symbolise on ne peut mieux ce qu’est la marque : un fabricant français de sous-vêtements.

Croire à la réindustrialisation
Une petite dizaine de mois après son lancement – antérieur à son inauguration –, Bonne Nouvelle emploie une quarantaine de salariés en CDI. L’atelier est même devenu le plus productif de l’Hexagone. L’ambition de ses dirigeants – les dirigeants du Slip français et deux industriels du textile – est d’améliorer encore de 30 % cette productivité et d’embaucher trois cents personnes environ d’ici à 2027. En créant cet atelier, il ne s’agit pas seulement de fabriquer les propres produits du Slip français, mais aussi de produire pour d’autres entreprises. Bref, de prendre une part active à la réindustrialisation du pays, voulue par les pouvoirs publics, mais qui tarde à se concrétiser. Mauvaise nouvelle : le nombre de fermetures d’usines est à nouveau supérieur à celui des ouvertures. Peut-être les mesures de protectionnisme qui se dessinent ici et là, aux États-Unis en particulier, seront-elles l’élément déclencheur au retour de l’industrie dans l’Hexagone.




