
Le monde tel qu’on le connaît n’existerait plus sans énergies. Ce qui a rendu possible son avènement est la production abondante d’électricité et l’exploitation du pétrole et du gaz. Plus d’une centaine d’années plus tard, ce sont encore les énergies fossiles d’un côté et l’électricité de l’autre qui font tourner le monde. L’énergie est le sang des économies modernes ; sans elle, c’est l’effondrement assuré.
Le conflit en Europe de l’Est, les violences et les destructions au Proche-Orient ou encore les récents événements dans les Caraïbes nous rappellent que la maîtrise de l’énergie détermine toujours la puissance et l’indépendance des pays. Si les plus belliqueux d’entre eux peuvent toujours envahir leurs voisins pour s’emparer de leurs puits de pétrole, tous les autres dont le sol ne renferme pas de pétrole doivent se résoudre à en importer. Leur seule option est de réduire leur dépendance, notamment en développant la production d’électricité décarbonée.
Ne pas remplacer son ancien maître par un nouveau
Ainsi, les responsables, chercheurs et autres ingénieurs de l’Hexagone travaillent pour réduire le recours aux énergies fossiles dans l’industrie, les transports et le logement. Mais encore faut-il, alors, ne pas tomber dans d’autres dépendances, vis-à-vis d’autres pays. La dépendance au gaz et au pétrole russes ou états-uniens n’est pas compatible avec la liberté de choix et d’action. Or le président Trump a annoncé que, si les compagnies pétrolières américaines relançaient la production au Venezuela, les États-Unis contrôleraient 55 % de la production mondiale de pétrole et de gaz. Quelle serait cette proportion s’il parvenait à renverser le régime en Iran ? Une nouvelle dépendance, cette fois vis-à-vis de la Chine, ne l’est pas non plus. Or elle existe en matière de terres rares. Ce pays produit, en effet, la quasi-totalité de ces matières premières indispensables pour fabriquer les voitures électriques, les éoliennes ou encore les smartphones. L’Hexagone a depuis longtemps abandonné la production de ces derniers, mais ce n’est pas encore le cas pour les premières. Renault produit ainsi l’essentiel de ses modèles électriques dans le nord de la France tandis que l’Américain GE et le Germano-Espagnol Siemens-Gamesa assemblent leurs éoliennes dans la Loire-Atlantique et en Normandie. Il est donc nécessaire de trouver des solutions pour ne pas se retrouver sous la coupe d’un nouveau maître.

Produire les aimants de ses moteurs électriques
Plusieurs projets sont nés récemment, dont l’objectif est de créer une filière de fabrication d’aimants. En réalité, comme pour tant d’autres spécialités, il s’agit plutôt de récréer la filière méticuleusement détruite au cours des trente dernières années. Le premier de ces projets est mené par une petite entreprise grenobloise, MagREEsource, qui a annoncé investir 50 millions d’euros pour la construction d’une ligne pilote de récupération et de retraitement de vieux aimants, pour en fabriquer de nouveaux ensuite. L’objectif final est, si tout se passe comme prévu, de bâtir une très grande usine à l’horizon 2028. Le deuxième projet, baptisé Magnolia, est conduit conjointement par le CEA et Orano ; il consiste, là aussi, à récupérer et à retraiter des vieux aimants avant d’en produire des neufs. Plus important encore, le troisième projet associe cette fois l’entreprise Carester et plusieurs partenaires japonais. Ce sont au total 216 millions d’euros qui sont engagés pour construire à Lacq, ancien bastion de la production gazière tricolore, une usine de recyclage d’aimants et de raffinage de terres rares. Ces précieuses terres seront ensuite vendues aux fabricants d’aimants.
Cette jeune entreprise a, en outre, signé un accord de collaboration avec Solvay, plus précisément avec son site de La Rochelle*. Baptisée Rhodia Opération La Rochelle, cette usine de 300 personnes est le principal site de terres rares hors de Chine. Et le seul en Europe qui puisse traiter des quantités industrielles de terres rares, légères et lourdes.

Fournir en lithium les fabricants tricolores de cellules de batterie
S’agissant des transports et de la transition vers l’électricité se pose également la question des batteries. La filière française, partie de zéro ou presque, compte en 2026 trois fabricants de cellules – ACC, AESC et Verkor –, qui doivent désormais monter en puissance pour fournir leurs clients en produits de qualité. Ce qui semble être beaucoup plus compliqué qu’initialement prévu. D’autres acteurs – les Français Blue Solutions et Tiamat et le Taïwanais ProLogium – doivent également construire leur propre usine géante au cours des prochains mois ou années. Si la question du lithium ne concerne pas Tiamat – sa technologie repose sur le sodium –, elle est cruciale pour les autres fabricants implantés en France. Là aussi, plusieurs projets doivent contribuer à l’autonomie à l’Hexagone, en permettant de fournir aux fabricants locaux de cellules du lithium made in France. Ainsi, l’entreprise Imerys entend exploiter un gisement minier très important en Auvergne, tandis qu’Arverne et sa filiale Lithium d’Alsace souhaitent produire du lithium à partir de sources géothermales alsaciennes. C’est également dans cette région que la start-up Viridian Lithium projette de bâtir une usine de conversion et de purification de sels de lithium naturels et recyclés, à l’horizon 2028.

Recouvrer son indépendance
La France – et plus largement l’Europe – est à la merci des pays producteurs de pétrole et de gaz. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’UE a fortement réduit ses approvisionnements d’hydrocarbures russes. Mais cela s’est fait au prix d’une vassalisation vis-à-vis des USA et d’une très forte augmentation de sa facture énergétique.
Grâce à son parc de vieilles centrales nucléaires, l’Hexagone compte moins que les autres membres de l’Union sur les énergies fossiles pour faire tourner son économie. Pour augmenter son autonomie, il doit cependant réduire encore sa consommation de gaz et de pétrole, en augmentant par exemple la production et l’utilisation du biogaz et en développant la filière hydrogène. Il doit aussi renforcer son électrification, même si cela suppose une forte centralisation de la production et une grande vulnérabilité du réseau électrique. Mais à moins de souhaiter un assujettissement total – déjà très largement réalisé –, la France n’a pas d’autres choix que de travailler à son autonomie énergétique.
* Fondé en 1948, le site de production de La Rochelle devient une coentreprise de Pechiney et de Saint-Gobain en 1962, avant d’être racheté par Rhône-Poulenc en 1972. Il est ensuite intégré au groupe Rhodia après le démantèlement de Rhône-Poulenc, en 1998, avant de passer sous pavillon belge lors de la prise de contrôle de Rhodia par Solvay, en 2011. À noter que Solvay a, à son tour, été démantelé, en 2023 : sur la dizaine de sites français du groupe, une moitié appartient toujours à Solvay alors que l’autre fait désormais partie de Syensqo.




