Rares sont les jours qui passent sans annonce de licenciements ou de fermetures d’usines. La crise est là, et pour un bon moment. Si certaines entreprises licencient parce que leurs carnets de commande sont vides, d’autres profiteraient de « l’aubaine » pour se débarrasser à bon compte d’un surplus d’emplois en France.

Dans un article publié dans Les Echos le 13 mai dernier, Xavier Fontanet, président du groupe Essilor*, estime quant à lui « qu’il faut avoir le courage de dire que l’entreprise est la première victime de l’éclatement de la bulle financière et de la chute des marchés qui s’en est suivie, (et que) lui en faire grief est un contresens ». A moins de considérer que les banques, les compagnies d’assurance ou les différents opérateurs immobiliers ne sont pas des entreprises, difficile pourtant de ne pas croire à un minimum de responsabilité. De même, pour Xavier Fontanet, si certains patrons ont exagéré quelque peu pour ce qui est de leur rémunération, ils ont agi dans la légalité et n’ont rien fait de répréhensible. Il s’agirait simplement d’une question de « mesure ». Gardons-nous surtout d’en faire des boucs émissaires.

Pour ce manager, lui-même grand patron d’un des champions français de l’économie mondialisée*, il existe aujourd’hui un dangereux divorce entre ceux qu’il nomme les élites et la population. Il avance que malgré cela le redémarrage ne pourra se faire que par les entreprises, oubliant au passage que si l’activité est en berne actuellement, ce n’est pas du fait des entreprises, mais parce que les consommateurs n’achètent plus. D’ailleurs, Xavier Fontanet le reconnaît implicitement lorsqu’il écrit : « Si une entreprise doit réduire son personnel, à qui la faute si la demande n’est plus là ? Mais personne ne l’explique. Que faire d’autre, si l’on est chef d’entreprise, que de réduire les effectifs sous peine de tuer l’entreprise par disparition des capitaux propres ? »

Délocalisations planifiées
La faute en incomberait donc à une demande déficiente. Dont acte. Mais faut-il pour autant oublier la part de responsabilité des entreprises dans l’atonie ambiante? Si les Français trouvent plus sage d’épargner que de dépenser, n’est-ce pas essentiellement parce que la menace du chômage plane au-dessus d’eux ? Il est un peu facile de se prétendre impuissant quand tout va mal et de revendiquer l’omnipotence quand tout va bien. Il y a en France deux millions et demi de patrons, et le celui d’Essilor rappelle que « ni l’Etat ni la société ne peuvent se passer d’eux sous peine de rester en panne ». Certes. Mais une fois encore, il y a patron et patron. Nombre de ceux dont les entreprises, souvent petites, sont référencées sur La Fabrique hexagonale ont plus en commun avec les Français scandalisés par les excès de ceux qu’il est de plus en plus difficile de considérer comme les « élites de la nation », qu’avec ces mêmes patrons.

Une étude de l’Insee parue en avril-mai 2008 montre clairement que les délocalisations en France étaient déjà planifiées, bien avant que la crise n’éclate. Ainsi, pour reprendre les termes de cette enquête menée auprès de chef d’entreprise de l’industrie, « le transfert à l’étranger d’activités de production existantes se poursuivrait au cours des prochaines années. Il concernerait près de 16 % des entreprises industrielles, contre 12 % sur la période 2002-2007 ». Avec ou sans crise économique donc, délocalisations et suppressions d’emplois étaient prévues, et pour certains, la crise est certainement le prétexte à ne pas laisser passer. Toujours selon la même étude, les motivations de ces délocalisations sont fort claires. Parmi les quatre raisons essentielles avancées pour justifier ces déménagements d’entreprise, « la recherche de salaires bas » est la première, « l’accès à une réglementation plus souple » la troisième et « l’accès à une imposition plus avantageuse » la quatrième. Seule la deuxième raison, « se rapprocher des clients », trouverait peut-être grâce aux yeux des consommateurs. Pour ce qui est des trois autres…
« La réhabilitation de l’entreprise impose donc de restaurer l’harmonie entre les attentes de toutes les parties prenantes : les actionnaires, les salariés, les clients, les fournisseurs et l’Etat,
poursuit Xavier Fontanet. Mais il faut au pays des patrons respectés et rendus à leur dignité pour assurer ces arbitrages subtils et variés ». Soit. Les patrons seraient donc eux aussi avant tout les victimes de la mauvaise publicité qui leur est faite ces derniers temps.

Arbitrages subtils et variés ?
Une autre étude (Etude sur les délocalisations : caractéristiques et opinion des dirigeants français), menée cette fois en 2005 par CSA et Celerant Consulting et intitulée « Rester en France, délocaliser, investir à l’international : des stratégies réconciliables », apporte cependant quelques indices supplémentaires. Ainsi, 70 % des dirigeants français interrogés reconnaissaient que les délocalisations « étaient un mal pour la France », quatre sur cinq admettant « qu’elles représentaient une perte de savoir-faire pour le pays ». Où sont les « arbitrages subtils et variés » évoqués par Xavier Fontanet ? Comment dans ces conditions espérer une réconciliation entre les Français et leurs grands patrons ? Les salaires scandaleux, les stock-options, les parachutes et les retraites plus dorés les uns que les autres, sans parler de tous les autres avantages en nature, tous ces immenses privilèges seraient donc pour partie la juste récompense d’une politique d’appauvrissement progressif du pays, compensée probablement par l’enrichissement d’autres parties prenantes ? Peu importe, pour Xavier Fontanet, « Il faut que l’on aide l’Etat à expliquer que la France dispose de la meilleure protection sociale au monde et que la durée des prestations dépasse largement celle de la crise. » En résumé, on sait qu’en délocalisant on pénalise le pays, mais heureusement, la collectivité est là pour atténuer les conséquences de nos choix égoïstes… Heureusement également pour la cohérence du discours de Xavier Fontanet que la réduction des cotisations et de la durée d’indemnisation du chômage, prônées par le Medef, ne sont encore qu’à l’état de projet. Grâce ou à cause de la crise justement…

A ces travers patronaux s’ajoutent en creux les trop bas salaires versés aux salariés, la différence de traitement entre hommes et femmes, le recours scandaleux aux stages interminables et non rémunérés, qui entraînent la précarisation des jeunes, avec ou sans diplôme. Et que dire de la mise au rebut programmée des salariés une fois la cinquantaine arrivée ? Au total, cela fait tout de même beaucoup d’éléments pour décrédibiliser le discours et les bonnes intentions affichées par le patronat. Mais peu importe là aussi. Selon Xavier Fontanet, pour sortir de la crise, « il faut que l’Etat prenne fermement ses distances par rapport aux dérives de l’opinion qui diabolise l’ensemble des entreprises, leurs profits et… la personne même des patrons. Avant de poursuivre : Dans ce contexte, les médias jouent un rôle fondamental afin de participer positivement à ce long, difficile et pourtant nécessaire travail de reconstruction »**. Car la crise éclaire en effet d’une lumière nouvelle – pour certains – un modèle pourtant imposé depuis des années, par la valorisation des carrières de la finance et du commerce, par la promotion systématique des filières préparant directement l’entrée en entreprise, par la voie royale réservée aux étudiants qui choisissent ces filières, par la glorification de l’argent et de la réussite sociale, véhiculées par les médias et illustrée à l’excès par les plus hauts représentants de l’Etat… Ce sont les autres, les gagne-petits, ceux qui font d’autres choix, qui sont systématiquement stigmatisés, incapables qu’ils seraient de trouver leur place dans la cité, sous-entendu dans l’entreprise.
Une société « où les gens se (monteraient) les uns contre les autres (…) serait alors le cauchemar d’une société de défiance », conclut le patron d’Essilor. Assurément. Mais si, malgré l’ampleur des moyens déployés pour vanter leurs mérites, entreprises et patrons subissent aujourd’hui la vindicte populaire, ils ne peuvent pour l’essentiel s’en prendre qu’à eux-mêmes.

* Essilor emploie environ 34000 salariés, possèdent quinze usines dans le monde, dont trois en France.
** On découvrira avec intérêt l’article publié sur le site
MarketWatch.com (réseau WallStreetJournal) et la façon dont les médias américains « participent à ce nécessaire travail de reconstruction ». Pas forcément ce qu’espère Xavier Fontanet (en anglais)…