Gauche ou droite ? Impossible de deviner si le message diffusé à la radio ce matin, dans le cadre de la campagne officielle des élections européennes, émanait d’un parti politique de gauche ou de droite. Du moins jusqu’au la fin de ce message, lorsque la voix dans le poste demanda de voter pour elle et pour ses amis. Mais avant cette invite finale…
Environnement, protection sociale, cadre strict aux pratiques financières, sauvegarde des services publics, lutte contre les délocalisations, les mêmes idées sont en effet défendues indifféremment par les listes en compétition. D’un côté de l’échiquier politique, quelques-uns y ajoutent un recours au protectionnisme tandis que d’autres, plus nombreux, essaient de faire vibrer à nouveau la fibre sécuritaire et la peur de l’autre, en prônant la lutte contre l’immigration clandestine et en affirmant le refus de voir un jour la Turquie adhérer à l’Union européenne. De l’autre côté, on parle de salaire européen minimal, d’égalité entre hommes et femmes, de solidarité avec le Sud. Mais pour l’essentiel, tous disent la même chose : le modèle qui est la règle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est périmé, aussi bien dans les faits que dans les têtes.

Socialos, écolos, cocos et compagnie
Enfin, pas dans toutes les têtes malheureusement… Mais peu importe après tout, car l’essentiel n’est-il pas d’être en phase avec les attentes de la majorité des électeurs, de leur dire ce qu’ils veulent entendre, même s’il s’agit alors d’emprunter sans vergogne les idées de l’autre camp  — ce qui permet du coup de prétendre que c’est celui-ci qui n’a pas de programme –, de renier ce pour quoi on se bat depuis toujours et de défendre ce que l’on combat depuis toujours également ?
Et pourtant, aujourd’hui encore, les socialistes, les écologistes, les communistes…, tous ceux ou presque qui ne partagent pas la vision du monde et les priorités des libéraux-capitalistes sont gratifiés de sobriquets en « o ». On parle ainsi, non sans dédain, de cocos, de socialos et d’écolos, voire d’anarchos. Le recours à ces diminutifs n’est pas innocent : il décrédibilise ceux qui sont ainsi nommés, un peu comme si l’on évoquait des rigolos, des charlots… En plus de cette condescendance pour les désigner, les gens sérieux, ceux qui connaissent les réalités, les exigences et les contraintes du monde d’aujourd’hui, grossissent encore le trait en les qualifiant de « doux rêveurs », de « naïfs » ou « d’utopistes », voire « d’archaïques ». Reconnaissons qu’il faut alors un certain courage aux électeurs pour donner leur suffrage à un socialo « naïf et archaïque » ou à un écolo « doux rêveur et utopiste ». Ne parlons même pas des cocos français qui, comme chacun sait, sont à l’origine des purges staliniennes des années 1930, ce qui bien évidemment suffit à écarter définitivement leur point de vue… Ceux qui dénigrent ainsi leurs adversaires ne « bénéficient » pas en revanche du même traitement : nul trace de « capitalos » ou de « centralos » par exemple. Manque d’imagination de ces mêmes adversaires politiques ? Va savoir… Mais qu’ont donc fait ces socialos, ces écolos pour mériter ça ? Ils ont par exemple demandé que l’on préserve les services publics, que l’on améliore les salaires, que l’on taxe plus le capital, que l’on régule la finance, qu’il y ait plus de justice sociale, que l’on favorise le développement durable et les énergies nouvelles, que l’on interdise les aides publiques aux entreprises qui délocalisent, etc. Autant de belles idées d’un autre temps, totalement irréalistes et à même de freiner la marche en avant du progrès et du développement humain à l’échelle planétaire.

Revêtir l’uniforme
Autant de vieilles lunes auxquelles tous les tenants du capitalisme triomphant d’hier se raccrochent pourtant aujourd’hui, pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être. En mangeant ainsi leur chapeau, les capitalistes seraient-ils devenus des capitalos ? Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et Tony Blair ont ainsi appelé, le 8 janvier 2009 à Paris, à une gouvernance mondiale. La chancelière allemande s’est prononcée en faveur de l’établissement d’une « charte pour une économie à long terme raisonnable », tandis que le président français, grand ami et admirateur inconditionnel du modèle américain, affirmait qu’il ne se laisserait « pas opposer un immobilisme (des Etats-Unis) qui conduirait le monde dans quelques années à la même situation que celle d’aujourd’hui ». Tout vient à point pour qui sait attendre ? Peut-être, mais bien tard, et après quels dégâts ? En outre, s’il semble converti sur la scène internationale, M. Sarkozy n’est pas animé des mêmes bonnes intentions dans son propre pays. Le cap des réformes est maintenu, même si l’application ailleurs de nombre de ces réformes est à l’origine des déconvenues d’aujourd’hui. Les pays qui les ont inspiré, USA et clone britannique en tête, sont en plein marasme. Certaines parmi leurs plus grandes entreprises ont été rayées de la carte, d’autres nationalisées, les Etats essayant de réparer les abus de tous ceux qui ont, sans limite, profité du pseudo-boom immobilier. Ce boom qui fit fit leur seule fortune hier, mais la déconfiture générale d’aujourd’hui. Situation analogue en Espagne, où le taux de chômage, qui atteint déjà 11% aujourd’hui, pourrait rapidement dépasser 15 % demain**. Beaucoup parmi ceux qui, en France, auraient pu trouver un emploi dans la fonction publique, dans l’Education nationale ou à l’Hôpital par exemple, ne pourront plus le faire, réforme oblige. Que, pendant la tempête, l’Etat fournisse du travail à ses administrés et se substitue ainsi au privé tétanisé plutôt que de réformer et de faire des économies, encore une idée de «charlots ». A une exception près cependant : l’armée. Eh oui !, l’armée embauche. Et si l’on en croit les publicités de l’armée de terre, c’est « super cool » de revêtir l’uniforme. C’est en tout cas ce que semblent penser nos voisins espagnols qui, pris à la gorge, s’engagent en masse dans l’armée pour dormir au chaud et manger tous les jours.
C’est peut-être celle-là, finalement, l’Europe protectrice que l’on nous promet pour demain…

* Ce papier a été écrit en janvier 2009. Les messages des partis pour les élections européennes de 2009 m’ont incité à le ressortir du tiroir… Et à l’amender un petit peu.
** Il était déjà de 17,36% au mois d’avril 2009.