Selon le dernier bilan de la FIDH (la Fédération internationale des droits de l’homme), 66 personnes ont été tuées en Tunisie au cours des violences qui opposent les manifestants aux autorités. La communauté internationale dans son ensemble critique la violence employée par l’Etat. Et la France ? Selon le ministre Luc Chatel, le ministre de l’Education nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative, « la France n’a pas à s’ingérer dans les affaires de la Tunisie ».
Pourtant, la France est tout ce qu’il y a de plus présente dans les affaires tunisiennes ; et les placards français sont tout ce qu’il y a de plus remplis d’« affaires » tunisiennes…
Prenons l’habillement, par exemple : un rapide tour d’horizon des étiquettes nous permet de constater que l’immense majorité de la lingerie est fabriquée en Tunisie, comme le sont également les jeans — de marques françaises —, les t-shirts, les chaussures pour enfants, les chemises, les tenues de skis, etc. Dans un tout autre secteur d’activité, combien de centres d’appels ont-ils été transférés de l’autre côté de la Méditerranée ? Et Airbus n’a-t-il pas lui aussi implanté une usine d’assemblage dans ce petit pays ? Nombre d’accords existent entre les autorités françaises et tunisiennes, qui visent à développer la collaboration économique entre les deux pays. La Tunisie est devenue une zone franche pour les entreprises françaises qui, si elles s’implantent là-bas, juste en face, de l’autre côté de la mer, sont exemptées de nombre de taxes, de charges et d’impôts qu’elles devraient acquitter en France.

Compétents, éduqués, francophones et, jusque-là, dociles…
S’installer en Tunisie est effectivement très confortable : la population est jeune, éduquée, compétente, francophone et docile, grâce à la nature du régime en place. S’ils sont trop souvent un obstacle à l’embauche dans l’Hexagone, le teint mat, les cheveux frisés et les prénoms exotiques ne sont plus des problèmes pour les employeurs une fois à Tunis, à Sousse ou ailleurs.
D’ordinaire, un des arguments favoris des promoteurs du déménagement industriel est qu’il permet aux populations des pays d’accueil de vivre mieux, de travailler, de marcher à coup sûr vers la démocratie. On nous présente alors la Tunisie et l’ensemble du bassin méditerranéen comme une communauté d’intérêts, de valeurs, de cultures. Ce seraient nos frères, en quelque sorte. Il est en effet plus difficile d’avouer que le transfert outre-Méditerranée permet surtout de produire à moindre coûts, de s’affranchir des charges et taxes en tout genre, de bénéficier d’une vraie sécurité pour ses investissements, garantie par le gouvernement. Peu de risques en effet avec un régime autoritaire de voir les ouvriers défiler dans les rues pour réclamer des augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail, à même de rogner les confortables marges réalisées par les entreprises françaises.
Mais cela peut changer… La population est descendue dans la rue, la police et l’armée ont tiré. Que vont dire à présent les tenants des intérêts économiques français en Tunisie ? La réponse semble toute trouvée : transmettre au gouvernement tunisien le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, pour venir à bout des émeutes. Demander le départ du président tunisien et l’organisation d’élections, au risque de voir réduite l’influence de l’Hexagone, ne semble donc pas être d’actualité à Paris.

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