Célia Granger est artisan sellier-maroquinier depuis quatre années. Avant de travailler le cuir de ses mains, elle dessinait la ville de demain. « J’ai été ingénieur dans un cabinet d’urbanisme pendant une dizaine d’années. J’adorais ce métier. » Alors pourquoi une telle reconversion ? « Un besoin de concret, de résultats immédiats. Il nous arrivait de plancher des semaines, des mois, parfois des années sur d’ambitieux projets, c’était passionnant. Et puis à la première alternance politique, ils étaient modifiés, voire tout simplement abandonnés. C’était terriblement frustrant. J’ai finalement préféré changer de métier. Et de vie. » Comment devient-on artisan sellier-maroquinier lorsqu’on est urbaniste ? « Le rapport n’est a priori pas évident, en effet. D’ailleurs il n’y en a aucun. Simplement, j’ai toujours travaillé de mes mains, même au cours de ma vie d’ingénieur. J’aurais certainement pu choisir une autre spécialité. » Le joli fauteuil « fait maison » qui trône dans le petit atelier de Puteaux* prouve en effet qu’une carrière de tapissier-décorateur était tout à fait envisageable… « Finalement, j’ai choisi la maroquinerie : le cuir est un matériau tellement beau, noble et chaleureux. »

Plumier en lézard, étui iPad en veau velours et portefeuille en crocodile. © Célia Granger

Après une année de formation « théorique » à Paris au sein de l’école Grégoire Ferrandi, où enseignent nombre de meilleurs ouvriers de France, Célia Granger fait ses premières armes en entreprise, au sein de l’une des plus prestigieuses. « Hermès est vraiment une belle maison : les conditions de travail et de confort sont de premier ordre, les machines et les outils sont neufs, les locaux beaux et lumineux, etc. Difficile de trouver mieux probablement. Et puis le salaire et les avantages sont très honnêtes en début de carrière. » Mais lorsque l’on abandonne le métier d’ingénieur pour devenir artisan, l’argent n’est pas, on s’en doute, la principale motivation… Malgré le prestige d’Hermès et la fierté d’être employée par ce symbole du luxe à la française, Célia Granger choisit rapidement de se lancer, seule. « Le travail était trop parcellisé. Hermès évolue dans un univers très concurrentiel et pour préserver l’emploi en France, il faut être extrêmement performant. La fabrication de chaque pièce est ainsi chronométrée. Moi qui en choisissant ce nouveau métier rêvais de dessiner des modèles, de choisir moi-même les peaux et de travailler à mon rythme, ce n’était pas vraiment possible… »

Des sacs en toile ou en cuir, pour femme ou pour homme et de toutes les couleurs. © Célia Granger et LFH

Aujourd’hui, Célia Granger reçoit ses propres clients. Elle les écoute, discute avec eux, longuement s’il le faut, pour comprendre exactement ce qu’ils désirent. Elle choisit elle-même ses cuirs, pour l’essentiel chez les meilleurs fournisseurs français. « Les peaux des pays du Nord sont en général plus belles, notamment parce que les insectes y sont plus rares. Les animaux sont donc moins souvent piqués, les peaux moins marquées. » Une fois le choix du modèle arrêté avec le client, il faut en moyenne une semaine pour le fabriquer. Parfois plus : « Je vais commencer une sacoche pour homme. Mon client est très attaché à ce « vieux » sac Longchamp, qui n’est plus fabriqué. Je vais donc en confectionner un nouveau, selon les goûts et les directives de son futur propriétaire. » Au programme : deux bonnes semaines de travail en perspective. Ici en effet, il est possible de discuter de tout : le modèle — s’il existe déjà au catalogue —, le cuir, la doublure, la couleur, la finition, etc. Il est également possible de créer une toute nouvelle pièce. « Dans ce cas, je m’engage à ce qu’aucun autre client n’ait jamais le même sac. Je peux m’inspirer d’un modèle existant si un acheteur le souhaite, mais au final, le résultat sera différent. »

Déclinaison d’un même modèle : le Saitama, le premier sac créé par Célia Granger. © Célia Granger

Pour passer moins de temps et proposer des tarifs plus abordables, Célia utilise une machine à coudre professionnelle. « Cela suffit largement pour un usage normal, quotidien, même si rien ne vaut la couture manuelle. Malheureusement, les coûts de fabrication ne sont pas les mêmes. Les marques, mêmes les plus prestigieuses, proposent d’ailleurs de moins en moins ce type de prestations. Mais si quelqu’un veut un sac cousu main, je le fais avec grand plaisir. » Les prix peuvent alors grimper à 1 500, 2 000 voire 3 000 euros…
Grande ou petite maroquinerie, pour homme ou femme, Célia Granger sait tout fabriquer. Actuellement, elle collabore avec jeune entreprise française d’ébénisterie qui souhaite revisiter les standards du métier. Mais dans l’immédiat, il est impossible d’en dire davantage…

Pour coudre à la main, il faut une grosse pince, à coincer entre les jambes, deux aiguilles et du fil de lin… Sans oublier l’irremplaçable savoir-faire. © LFH

 

* Mise à jour : Célia Granger est depuis 2012 installée dans un plus vaste atelier, dans le 12 e arrondissement de Paris.

 

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