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Pour le Cepii, acheter made in France coûterait très cher aux consommateurs sans pour autant avoir de répercutions positives en termes d’emplois. Pis : la consommation locale nuirait à d’autres secteurs, les services en particulier. Ou comment accuser son chien d’avoir la rage pour s’en débarrasser…

Le tout récent rapport du Cepii, un centre français d’étude et de recherche en économie internationale, affirme que si les consommateurs français se mettaient à acheter des produits made in France à la place de produits importés, leur porte-feuille en prendrait un sacré coût. Nombre de journalistes se sont empressés de reprendre la nouvelle… Parce qu’effectivement, c’est une nouvelle : un pull ou une paire de chaussures fabriqués en France sont en général plus chers que leurs équivalents importés du Bangladesh ! En conséquence, quiconque achète de préférence ces produits locaux dépense au total plus d’argent. Cela méritait bien une étude en effet.
Selon ce même rapport, «les importations en provenance de pays à bas coûts ont pour objectif de réduire le coût de production, et donc le prix pour le consommateur final, des biens concernés ». Là, pour le coup, c’est une grande nouvelle : délocaliser une production dans un pays un bas coût n’aurait pas comme objectif de réaliser des marges plus importantes. De même, les commerces qui ne vendent que des produits importés ne souhaiteraient pas davantage multiplier les culbutes… Non, leur souhait le plus cher est de « donner du pouvoir d’achat aux consommateurs ».

Les délocalisations ne font pas baisser les prix
Pourtant, pour qui n’effectue pas de savants calculs à partir de modèles abstraits, eux-mêmes basés sur des études internationales ésotériques, mais qui se contente de consommer local depuis des années, cette assertion est un brin comique. Premiers prix mis à part, le pays de fabrication d’un produit n’a aujourd’hui que peu de rapport avec son prix de vente. Ce qui compte en effet, c’est le prestige d’une marque, les moyens marketing et publicitaires qu’elle peut mobiliser pour faire parler d’elle et pour convaincre de la qualité de ses produits.
Le prix d’un produit ne baisse pas lorsque sa production est délocalisée. Il reste le même, puis augmente comme il le faisait lorsqu’il était fabriqué en France. Entre-temps, les marges ont confortablement augmenté. Et il n’est pas facile de convaincre aujourd’hui tous ceux qui en profitent — non seulement les ex-fabricants devenus simples importateurs, mais aussi les petits et grands distributeurs — de réduire leurs gains pour privilégier les producteurs locaux… Les marchandises importées des pays à bas coûts sont à présent peu ou prou vendus aux mêmes tarifs que leurs concurrents fabriqués en France. A tel point qu’Hermès est à présent positionné « super luxe » pour se différencier de ses concurrents qui importent systématiquement de Chine ou d’ailleurs, comme l’Américain Coach ou Lancel… Et pour concrétiser cette différence, cette vieille maison pratique des tarifs proprement ahurissants.

Comparer ce qui est comparable
Reconnaissons tout de même un mérite aux auteurs de l’étude : ils ont en effet remarqué que la comparaison entre produits importés et produits fabriqués en France est souvent difficile, parce qu’il n’existe plus de marchandises « premier prix » fabriquées en France. Donc forcément, ceux qui ne consomment que des articles bas de gamme importés du Cambodge verront obligatoirement la note s’alourdir s’ils décident soudainement d’acheter français*. Non pas parce qu’ils achètent français justement, mais parce qu’il sont montés en gamme. Pour qu’une comparaison soit judicieuse, il faut qu’elle mette en rapport des marchandises comparables. A gammes équivalentes, les produits made in France ne sont pas plus chers que leurs homologues de marques réputées, importés d’Asie, d’Europe de l’Est ou d’Afrique du Nord. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les prix d’un fer à repasser Philips, d’un aspirateur Electrolux, d’un robot Kenwood ou d’une balance Terraillon, presque systématiquement importés d’Asie, avec leurs équivalents Calor, Rowenta, Magimix ou Tefal fabriqués en France.

Buzz et marketing
Il y a quelques dizaines d’années, une marque parvenait à la notoriété grâce à la qualité de ce qu’elle fabriquait et vendait. Aujourd’hui, l’essentiel des marques déboulent de nulle part à grands coups de marketing et de buzz. Résultat, les consommateurs connaissent cette marque avant même de savoir ce qu’elle commercialise. Et ils s’offrent son image avant d’acheter un quelconque produit. Si dans le même temps une autre marque se lance et décide de fabriquer — ou plus sûrement de faire fabriquer — dans l’Hexagone, elle n’aura probablement pas les mêmes moyens pour faire parler d’elle, en raison de ses coûts de production plus élevés notamment. En conséquence, les acheteurs trouveront les produits made in France de cette marque inconnue hors de prix, alors qu’ils considéreront ceux de la marque à la mode comparativement bon marché, même s’ils viennent du Pakistan.
Autre fulgurance de l’étude Cepii : elle formule l’hypothèse selon laquelle, en payant plus cher une paire de chaussures made in France, on serait peut-être moins tenté d’en changer plus souvent. Eh oui ! C’est précisément l’intérêt de la démarche : consommer mieux et moins.
Les journalistes qui régulièrement contactent La Fabrique hexagonale le font pour obtenir des informations sur des entreprises, mais aussi — surtout ? — pour connaître les pièges du made in France. L’arrière-pensée est en général qu’il est inutile d’acheter français puisque ces produits soi-disant fabriqués en France sont en réalité des « Chinois déguisés ». Dans ce cas, pourquoi se décarcasser à payer plus cher des marchandises qui n’en valent pas la peine ? Idéal pour retrouver sa bonne conscience et consommer sans réfléchir…

Economisons pour pourvoir payer le plombier polonais
Pas étonnant donc qu’un certain nombre d’entre eux aient relayé avec entrain l’étude du Cepii, d’autant plus que selon celle-ci, le fait de payer plus cher des produits fabriqués localement priverait les consommateurs de l’argent dont ils disposent — en achetant des produits importés — pour payer des services. Des services bien français et incomparablement plus riches en emplois et en valeur ajoutée bien sûr. Mais de quels services s’agit-il ? Ceux des nounous africaines payées au black ? Ceux de la main-d’œuvre clandestine payée pour réchauffer des congelés dans nombre de restaurants ? Ceux de compétents ouvriers polonais pour quelques travaux à la maison ? Ou encore ceux des conseillers d’une quelconque entreprise de services dont la hotline est implantée en Afrique du Nord ? En revanche, pourquoi en effet ne pas faire entretenir ou réparer ses vêtements, ses chaussures, son vélo ou ses appareils électroménager de qualité, made in France par exemple ? Ce qui est malheureusement impossible avec les marchandises jetables importés de pays à bas coûts que nous consommons aujourd’hui…

* Selon cette étude (à télécharger ici) le surcoût du made in France serait de 1 270 à 3 770 euros par ménage et par an.

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