© STX France. Les chantiers navals de Saint-Nazaire.

Alcatel, Alstom, Pechiney, STX France, Thomson, Usinor… Pourquoi la désindustrialisation semble-t-elle frapper plus fortement la France ? C’est ce que se demandaient les économistes Elie Cohen et Pierre-André Buigues dans un livre intitulé Le Décrochage industriel, publié en 2014. Pourquoi en effet la France a-t-elle perdu tous ces joyaux alors que les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon ont conservé les leurs ? Pas si simple, loin s’en faut…
Au Japon, des conglomérats comme Sharp ou Toshiba sont eux aussi progressivement démantelés pour être sauvés. En Allemagne, Siemens à procédé à l’externalisation de secteurs entiers via des coentreprises ou s’est désengagé totalement de certains autres. Le groupe s’est ainsi séparé de son activité semi-conducteurs en 1999 — pour donner naissance à Infineon —, a revendu ses téléphones mobile au taïwanais BenQ en 2005 ; a cédé ses services informatiques au Français Atos Origin en 2010 ; a soldé en 2013 sa participation de 50 % dans la coentreprise de réseaux de télécommunication qu’il détenait avec Nokia ; a revendu ce qu’il possédait de la coentreprise d’électroménager détenue avec Bosch (BSH) en 2014 ; a externalisé son activité dans l’éolien via une filiale commune avec l’espagnol Gamesa ; a fusionné ses activités ferroviaires avec le Français Alstom en 2017.

Abandon ou reprise en mains ?
Hommes politiques et économistes français ont profité de récentes opérations pour crier à la trahison, à la grande braderie des intérêts nationaux, notamment lors de l’accord sur la prise de contrôle des chantiers navals de Saint-Nazaire par Fincantieri. Selon les termes de cet accord, Italie et France se partageront chacun 50% du capital des chantiers navals, l’Etat français acceptant de céder 1% à l’Italien pour une durée de douze années. Pour mémoire, rappelons que Fincantieri avait auparavant acquis les 66,66 % détenus par le Coréen STX, au bord de la faillite. A l’issu de longues transactions, l’Italie s’est donc résolue à voir sa part ramenée de près de 67 à 51 %, la France voyant au contraire la sienne grimper de 33 à 49%. Loin d’être un abandon de la part des autorités françaises, il s’agit donc plutôt d’une reprise en mains. En outre, cet accord est conditionné à l’acceptation par les Transalpins d’une future association, plus large, avec Naval Group (ex DCNS), une autre entreprise française. Ce qui logiquement ne devrait pas faire baisser la part tricolore dans le nouvel ensemble…
La fusion entre la branche Mobilité de Siemens et Alstom a elle aussi occasionné de grandes envolées lyriques sur la mort de l’industrie française, voire de la France ! Et pourtant, si au lieu de marquer la disparition prochaine d’Alstom, ce rapprochement concrétisait-il plutôt l’abandon par Siemens d’une activité que le groupe allemand avait déjà essayé de céder au Français en 2014 ?

© Alstom. Le Coradia iLint, développé par Alstom en Allemagne, est le premier train au monde fonctionnant à l’hydrogène.

Mauvaises opérations
Rappelons en effet que lors de la vente de la branche énergie d’Alstom, Siemens avait proposé d’apporter ses trains et ses métros en plus de quelques milliards d’euros pour convaincre le Français de lui vendre ses turbines. Une offre déclinée par Alstom, l’activité signalisation de Siemens, la seule qui intéressait le Français, ne faisant pas partie du deal. Cette signalisation ferroviaire sera en revanche intégrée au nouvel ensemble Siemens-Alstom. Et puis n’oublions pas un précédent : en 1989, Alcatel-Alsthom et le Britannique GEC décident de fusionner certaines de leurs activités pour former GEC-Alsthom. Neuf ans plus tard, en 1998, les maisons mères se désengagent et permettent à l’entreprise de devenir indépendante, sous le nom d’Alstom…
Et que dire de la vente de la branche énergie de ce même Alstom à General Electric ? Là encore il s’agissait pour nombre de « spécialistes » de la marque du déclin de l’industrie française. Et, a contrario, de l’illustration de la toute puissance américaine.
Qu’en est-il trois années plus tard ? Le consortium américain est au plus mal et est contraint lui aussi de se restructurer. Pour la nouvelle direction du groupe, le rachat d’Alstom est très loin de remplir ses promesses, en raison notamment d’un marché mondial pour le moins atone. Pis : GE s’est engagé à racheter au prix fort, à partir de septembre 2018, les participations d’Alstom dans trois coentreprises créées dans les énergies renouvelables et les réseaux. Des Joint-Ventures qui sont aujourd’hui très lourdement déficitaires…
Pas sûr que le Finlandais Nokia, acquéreur d’Alcatel-Lucent en 2015 et qui depuis accumule les pertes, soit plus satisfait de son acquisition.

Rien ne se perd, tout se transforme…
Souvenons-nous… En 2004, Pechiney est racheté par le Canadien Alcan, qui est à son tour repis par Rio-Tinto en 2007. En 2010, le géant anglo-australien se sépare de nombre d’activités de feu Pechiney. Que sont-elles devenues ? Elles sont pour beaucoup réunies au sein de Constellium, une entreprise internationale cotée à New York et à Paris, leader mondial de l’aluminium, qui fournit notamment l’aéronautique. Près de 70% de l’activité de l’entreprise se fait en France. Quant à l’ancienne activité emballage cosmétique de groupe disparu, elle est à présent entre les mains d’Albéa, qui exploite huit usines en France.
Si Constellium et Albéa ont été fondées sur les cendres de Pechiney, Thales, TAS (Thales Alenia Space), Nexans, Saft, STMicroelectronics ou encore Technicolor l’ont été sur celles de Thomson et d’Alcatel.
Plusieurs sites industriels de l’ex Usinor sont eux aussi toujours en activité, malgré la disparition du groupe historique, d’abord « fondu » avec ses concurrents luxembourgeois et espagnol au sein d’Arcelor, puis absorbé avec le nouvel ensemble par l’Indien Mittal, en 2006. ArcelorMittal, aujourd’hui numéro un mondial, a récemment racheté l’Italien Ilva, qui possède le plus gros site sidérurgique d’Europe. Au même moment, l’Allemand ThyssenKrupp officialisait le mariage de son activité aciérie avec un autre Indien, Tata Steel.
Bref, si les groupes tricolores ont été parmi les premiers à être démantelés ou fusionnés, à disparaître puis à reparaître sous d’autres formes, sous d’autres noms, nombre de leurs concurrents étrangers connaissent aujourd’hui ou connaîtront demain le même sort.  Mais il est préférable lorsque fait profession de « vendre » le déclin de l’Hexagone de l’ignorer et de prétendre qu’il s’agit là d’une spécialité bien française .

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